Lettre ouverte à Michel Onfray

Monsieur Onfray. Vous permettez que je vous appelle Monsieur ?

Je dois bien le reconnaître, je n’ai pas lu « votre camus », comme je n’avais pas lu « votre Freud », comme vous dîtes si bien. En fait, je n’ai pas lu un seul de vos livres depuis votre traité d’athéologie.

Pourtant, je vous aimais bien à l’époque. Votre philosophie hédoniste, votre université populaire, votre vision de la réflexion ouverte à tous… Malgré le peu d’estime que je porte en règle générale à la philosophie[1], vous lire était un plaisir et a probablement joué dans ma construction intellectuelle. Moins que Freud et Camus, certes, mais je suis certain que vous n’y verrez pas une offense. J’ai lâché avec l’athéologie, notamment parce que je trouvais simpliste (nietzschéenne ?) votre vision de la religion comme de l’athéisme, surtout en comparaison de Comte-Sponville ou de Vaneigem, dont vous revendiquiez l’héritage.

Si je m’adresse à vous aujourd’hui, c’est parce que je vous ai vu à la télé l’autre jour. Je zappais avant d’aller dormir quand j’ai vu que vous étiez l’un des invités de Laurent Ruquier.

 

 Et je me suis dit « tiens, ça fait longtemps que je n’ai pas écouté ou lu Michel Onfray, je vais rester pour voir ce que ça donne, surtout qu’il sort un bouquin sur Camus, et je dois dire que j’aime beaucoup Camus ». Bref, ni une, ni deux, je m’installe dans mon fauteuil, mon chat sur les genoux et je regarde l’émission.

J’ai failli craquer quand j’ai compris qu’Eric Zemmour, passé de chroniqueur à invité, allait parler avant vous. Cependant, je me suis accroché et j’ai regardé. Et je dois avouer l’avoir amèrement regretté.

Déjà parce qu’il m’a fallu supporter le discours réactionnaire et navrant de Monsieur Zemmour. La pauvreté de son argumentation n’a eu d’égale que la couardise dont vous fîtes preuve, tout comme Stéphane Guillon, lui aussi invité. Lui si prompt à hurler contre Philippe Val et Jean-Luc Hesse, si prompt à dézinguer tout écart de langage ou de comportement d’un politique (généralement avec raison et brio, là n’est pas la question) et vous qui vous postez depuis quelques années comme le grand penseur de gauche (mais on va y revenir) n’avez

rien d’autre à répondre à Eric Zemmour que « je ne suis pas d’accord mais il faut lui reconnaître qu’il argumente bien, qu’il apporte au débat » ?

Monsieur Zemmour n’apporte rien au débat. Il proclame des banalités pour faire croire qu’il ose mettre le doigt là où personne ne veut le mettre, il manie l’argument d’autorité comme seul outil de rhétorique et surtout, il développe pour seul trame de pensée la nostalgie d’une France qu’il n’a pas connu, puisqu’elle n’a jamais existé. Eric Zemmour est la caricature, presque une allégorie de la Réaction. Mais je m’égare, car je ne m’adresse pas à lui, mais bien à vous, Monsieur Onfray.

Revenons à notre émission. Après de longs moments d’ennui et d’inintérêt télévisuel, ce fut enfin votre tour. Je dois reconnaître que l’introduction de Laurent Ruquier fut excellente. Vous prétendez écrire sur Albert Camus afin de lui redonner ses lettres de noblesse et corriger les erreurs que l’histoire ordinaire maintient sur son parcours et ses idées. La lecture rapide de Wikipedia permis de vérifier que même le mètre étalon de la pensée moyenne rend honneur à la justesse et l’importance d’Albert Camus.

S’il est vrai qu’il y a un demi-siècle, la mainmise de Jean-Paul Sartre et du Parti Communiste sur le monde intellectuel a pu permettre de mettre au ban tous les penseurs déviants, l’Histoire et la postérité ont donné raison à Camus, Orwell et tous ceux qui rejetaient la bureaucratie, l’autoritarisme et plaçaient la liberté, notamment individuelle, au dessus de toute forme d’intérêt commun. Un personnage complexe, torturé entre ses idées, ses amours, ses attachements et ses valeurs peut aujourd’hui être reconnu justement pour ses contradictions qui nourrissent sa réflexion et son œuvre.

Réhabiliter l’auteur de L’étranger, quelle drôle d’idée. Ce livre est en tête de tout les classements fait auprès du public mais son auteur serait injustement traité ? Le talent et la puissance de l’œuvre, romanesque comme philosophique, d’Albert Camus est reconnu par tous, même par la New Wave anglaise.

Ainsi, je ne crois pas une seconde que ceci était votre réelle ambition en écrivant ce livre. Et vous le confirmâtes juste après quand vous avez comparé la réception de l’Homme Révolté avec celle de votre livre sur Freud. Ce n’est pas Albert Camus que souhaitez honorer, c’est vous-même. Vous écrivez sur lui pour vous proclamer son successeur. Et c’est là que ça devient fascinant à mes yeux.

Je ne reviendrai pas sur les réactions de votre livre sur Freud. Je n’ai pas souhaité le lire, tellement cela m’a paru affligeant de s’en prendre à la psychanalyse aujourd’hui. Je noterais juste que des réactions fortes contre un essai ne veulent pas forcement dire que la critique est injuste. Le plus souvent, cela veut juste dire que le livre est réellement mauvais.

Ce qui m’intéresse particulièrement, c’est que vous revendiquiez l’héritage de Camus alors que tout, dans vos prises de position publiques, vous rapproche au contraire de Jean-Paul Sartre. Votre manière de vous poser en maître à penser de la gauche, quitte à railler publiquement d’autres écrivains, votre manière de délivrer des labels « Gauche d’Origine Contrôlée », depuis le non au référendum sur la constitution européenne jusqu’à vos tribunes de soutien à Arnaud Montebourg, afin de nier le fait même d’être de gauche à vos contradicteurs. Et surtout, que vous utilisiez vos origines populaires comme si c’était la seule garantie d’être purement de gauche. Tout cela rappelle les pratiques de Jean-Paul Sartre et du Parti Communiste stalinien. Nier à l’autre le droit d’exprimer ses idées en le décrédibilisant, en lui refusant jusqu’à la possibilité d’être ce qu’il dit, voilà ce dont Albert Camus a souffert à cette époque.

Mais finalement, tout ceci est assez cohérent avec les pratiques des néostaliniens d’aujourd’hui. Utiliser les références des libertaires, de ceux qui ont toujours rejeté toute récupération, qui ont toujours eu peur des pratiques autoritaires, et notamment celle de l’Etat, permet de se redonner une virginité politique et entretient la confusion des genres d’aujourd’hui. Peu importe à Jean-Luc Mélenchon que ses militants continuent de cracher sur les marins de Cronstadt ou les insurgés de Barcelone, lui peut s’approprier George Orwell dans ses discours comme vous vous accaparez Albert Camus. Logique, puisque c’est vous, la Vraie Gauche.

Finies les alternatives, puisque vous vous êtes proclamé les alternatifs. Entretenant dans l’esprit de ceux pour qui ces controverses sont loin que l’on peut réconcilier la morale de Victor Serge et celle de Trotski. Proclamons donc que Sartre s’est trompé, en utilisant cependant ses méthodes et en mettant ses idées dans la bouche d’Albert Camus.

Monsieur Onfray, je ne vous fais pas l’affront de croire que cela puisse être inconscient de votre part. Et même si j’ai bien conscience du peu de chances qu’a cette lettre de parvenir jusqu’à vous, sans parler d’obtenir une réponse. Il me fallait pourtant l’écrire, car au fond de moi, il reste une part qui vous apprécie et espère que vous allez réaliser que vous faîtes fausse route en donnant votre caution libertaire à tous ceux qui ne rêvent que dans monde plus autoritaire, étatisé et normatif que jamais.

Très Cordialement.


6 commentaires

  1. Denis, nous vieillissons, je crois que je suis désormais souvent d’accord avec toi.
    J’espère qu’il répondra.

    • Denis, il faut t’intéresser aux filles et niquer plus, tu verras que tes papiers longuets te passeront…fais toi croquer le gland comme une cerise, ça va te détendre les boules et une fois que tu auras déchargé, tu seras calmé. Avec les garçons, ça marche aussi ; il n’y a pas de règle a ce niveau. Bref, détente du gland svp.

  2. C’est vrai que M. O. écrivait des livres aux titres alléchants: le ventre des philosophes, la politique du rebelle, les vertus de la foudre, qu’il « dépoussiérait » les philosophes grecs et racontait les présocratiques. Il est célèbre maintenant et ses livres actuels, écrits dans la boulimie, sont indigestes. Ce qui me gêne le plus c’est quand il publie dans le Monde du 19 octobre un article « avec François Hollande les vaches libérales seront bien gardées », c’est quand il adopte la posture du libertaire (sacrée imposture) et quand il se transforme en Héraut discourtois, en roquet de salon aboyeur et en barde de l’anti-libéralisme (libéral est devenu un anathème et une insulte), refrain qu’il serine, avec d’autres, comme une écholalie…

  3. Cher M. Denis l’anonyme,
    je trouve pour le moins cavalier – sur la foi du plateau-repas indigeste de l’inculte pérorant Ruquier et de son roquet en vague vogue – de taper sur Onfray en admettant d’emblée ne pas, pis encore, ne plus lire les ouvrages à l’origine de votre ire.
    Tout ou presque est ridicule, salonnnard et prétentiard, en votre courrier qui a peut-être fait marrer Onfray dix secondes. Votre prose immobile et indigeste ne traduit guère que le probable parcors d’un intello auto-proclamé, probablement paresseux et voyageur de clubs pour découvreurs d’impostures à touristes. Un demi-sel quoi, un cavillon presque…

    Ah, la fierté qui a dû vous étreindre (brièvement, quoi d’autre?) à la résurrection du qualificatif de Stalinien! Et vous prétendez à la défense des esprits libres? « Gare à vos logiques messieurs! Vous ne savez pas jusqu’où notre haine de vos logiques peut nous conduire! », et un coup de « pèse-nerf » d’Artaud sur votre râble de magistral défenseur de vide sidéral.

    Je vous considère à cette affligeante lecture, marque d’une soumission télévisuelle pour le moins suspecte de pauvreté ou de paresse intellectuelle (Camus aurait-il appréciée cette pâtée vendue comme du fois gras?), comme un pair de Mme Roudinescu, plutôt respectée jusqu’à l’ingurgitation de son piètre pamphlet anti-Onfray visant à la sanctification définitive de l’Eglise du divan. Soit comme l’exact oppposé de ce que vous semblez apprécier chez Camus.
    « Peu d’estime pour la philosophie », « Nietzschéen= simpliste », vous êtes effectivement prêt pour BHV et Ferry, enfermés en une pauvreté rhétorique dont ce que vous présentez comme une implacable logique ferait presque de vous « profilé » par le FBI une sorte de psychiatre inculte (aïe, cruelpléonasme!) à la camisole génétiquement transformée molécule unique et létale, servant un goulag pseudo-lettré, s’autorisant à qualifier un auteur de narcissique tout en ignorant le sens du concept, pérorant donneur de leçons n’ayant rien à envier aux programmes de l’EN, saumâtre soupe grise encourageant bêtise et avarice pédagogique. Travaillez un peu M., plutôt que de vous laisser lobotomiser par des diffusions télévisées n’inspirant que honte de l’humanité (ce concept de Primo Levi si bien et simplement offert par Deleuze, à une époque où les concepts étaient encore philosophiques à l’occasion, loin du racolage publicitaire dont vous vous faites l’esclave en lâchant une piètre salve sur un livre pas même ouvert. Je vous plains de vous sentir victime d’imposteurs et de prétendre à une pensée libre alors que votre texte informe – chez les « p’tits profs », le message et les idées priment, la caution fait même une apparition, quelle déprime! – ne peut inspirer qu’un vague soupir las…
    Palmer Eldritch (Arnaud Faugère, sans pseudo…)

    • Monseigneur Eldritch,

      La langue française regorge de termes simples pour résumer votre propos à deux trois mots. Votre clavier doit être cependant placé bien trop près de votre nombril pour que vous contenter de si peu.Ça expliquerait votre besoin de pondre une homélie injurieuse de 3500 signes juste pour dire que Denis est un con.

      Sinon, essayez-vous donc à Pierre Bayard: la non-lecture est peut-être méprisée dans les soirées pince-fesses et chez les écrivains frustrés, elle n’empêche cela dit en rien l’intelligence.

      Gros bisous.

    • Mathieu a parfaitement répondu. J’ajouterai juste que je ne suis pas anonyme, je m’appelle réellement Denis et ce site est enregistré à mon vrai nom, je suis donc parfaitement responsable de mes dires.
      Si vous ignorez ce qu’est l’empreinte internet qui fait que je n’affiche pas publiquement mon nom de famille, c’est que vous n’avez visiblement pas à chercher du travail…

Laisser un commentaire