La sémantique, tout schuss

Considérer que la « Droite Décomplexée » est suffisamment maline (maligne ?) pour structurer un discours permettant de ringardiser la gauche relève du plus bel optimisme, dont je suis gré que mon acolyte puisse y être à ce point attaché. Passée l’exagération destinée sciemment à provoquer l’hystérie chez ce dernier, j’aimerais sortir de cette analyse en reprenant le thème du glissement politique de gauche à droite et en me coltinant une réflexion sur les glissements des termes dans le langage, et leur liens avec les idées.

Le mécanisme est similaire entre amis : des expressions banales qui passent dans notre vocabulaire, que ce soit des mots, des bouts de phrases, ou même des façons de parler, des gestes, des postures. L’insupportable « En fait », qui est apparu autour de la glorieuse époque du Loft, premier du nom. Le remarquable « Gros », dénomination adolescente qui a fait irruption dans nos langages en s’y installant durablement. Ce genre de mécanismes touche de l’individu à la société. Ils sont propagés de bouche à oreille, par les médias, les arts (personne n’utilisait « vieux pute » avant que Larcenet ne le popularise, ou je me trompe ?). Certains ont une vie courte, d’autres transcendent les époques, et les lieux ; les Lyonnais utilisaient déjà telle ou telle expression depuis des années alors que la cambrousse tricastine en ignorait l’existence quelques mois auparavant.

Ces règles de progression sont les mêmes en politique. Les changements de terminologie sont parfois issus d’une modification réglementaire, comme des dénominations de sous-directions préfectorales dansant au rythme des nominations, la mythique « direction du personnel » se refaisant une jeunesse sous la dénomination « DRH » (c’est vrai que la gestion des salaires en DP, ça passait mal), ou le très moche « Courriel », qui me fait mal à la langue chaque fois que je le prononce. Ils sont parfois issus d’une honte, comme ce « camarade » disparu des rangs de certaines organisations pour être remplacé par cet abominable « copain », ou le « race » tellement chargé de haine par tant de ses utilisateurs qu’il a été banni de tous les discours. Ils sont au contraire issus d’une nouvelle confiance, comme ce « réussite » et ce « travail », qui se présentent si naturellement qu’il serait impossible d’en contester la pertinence.

C’est la langue qui construit sa modernité ; c’est un processus humain, qui se développe dans un espace-temps. Elle est fille et mère de la pensée. Or, c’est là que je veux en venir.

Ca rame dans les transports

Qu’est-ce qui fait qu’on parle aujourd’hui sans ciller dans la presse ou à la boulangerie de « prise en otage » ou de « galère » pour caractériser une grève ? Y-aurait-il donc une boucle partie des jacqueries et de la construction du mouvement ouvrier où se murmuraient la prise de décision de créer un rapport de force contre l’autorité régnante jusqu’à aujourd’hui, où se dit tout haut que les grévistes, quand même, ils font chier, on peut pas partir en week-end tranquille ?

Le mot « galère » s’est généralisé pour caractériser un problème de transport. Le terme lui-même était déjà utilisé auparavant pour divers sujet ; c’est pratique, c’est imagé, tout le monde situe le genre, c’est du langage commun. En 2001, une dépêche Reuters note que « les usagers des chemins de fer connaissent un nouveau « jeudi noir » » (Reuters, 5/04/2001). En janvier 2004, Ouest-France (4/01/2004) remarque que vingt mille usagers quotidiens d’un réseau de bus du Calvados « pâtissent » d’un mouvement social. C’est seulement à partir de 2007 que la galère se met à accompagner quasi-systématiquement les articles concernant un blocage de la circulation, et en particulier dû à des grévistes. En mars, une bretelle d’accès à l’A6 est coupée en raison d’un incendie, bordélisant le trafic sur le périphérique parisien : « (…) la galère des usagers ne s’arrêtait pas là ! » (Le Parisien, 30/03/2007). En décembre de la même année, Ouest-France raconte en long en large et en travers la « « galère » vécue par Oana, une mère de famille partie vendredi matin de Montpellier pour passer Noël en famille à Quimper (…) » à cause d’une grève dans les aéroports (23/12/2007). Deux ans plus tard, le terme s’est généralisé : « la galère pour les habitants de La Ferrière-sous-Jougne » victimes d’un éboulement de terrain qui bloque l’autoroute (Est-Républicain, 28/05/2009), « une nouvelle journée de galère » subie par les Seine-et-Marnais, rameurs forcés d’une grève de bus départementaux (Le Parisien, 29/05/2009), ou une « journée galère, hier, pour les usagers de la SNCF » titre on ne peut plus synthétique d’un article du Progrès (27/05/2009).

Ce qui est intéressant n’est pas le fait que des journaux se fassent le relais d’une exaspération et d’un « ras-le-bol » (tiens, un terme popularisé par le Borgne) somme toute assez ancien, voire carrément proverbial ; la majeure partie des titres que je cite sont coutumiers du fait, et j’ai même volontairement ignoré le Figaro pour éviter l’overdose. Ce qui est en jeu, c’est qu’une expression devienne à ce point emblématique au niveau d’un pays tout entier en quelques années. Au-delà de la presse, comme je le disais plus haut, c’est le discours du tout-venant qui est imprégné de ces expressions. Or, il n’y a rien de plus important que le choix d’un mot pour caractériser sa pensée, et inversement, ce qui rend impossible toute velléité d’identification d’origine. La réponse se joue à qui de la poule ou l’œuf : est-ce l’idée d’être bloqués qui mène à l’utilisation du mot « galère » ou alors le terme imagé et violent de l’entrave laborieuse qui crée les conditions sensibles de l’énervement voire de la lassitude ?

Le muscle de la langue

Il y a plein d’autres exemples, autant intéressants que flippants. Le terme « clandestin » a été remplacé par « sans-papier », et cette nuance entre être hors-la-loi sur un navire et vivre aux marges d’un système bureaucratisé n’est pas pour me déplaire. La vidéo-protection oublie ses origines de surveillance des mouvements des individus. Des remarques plus ou moins racistes se sont banalisées en des réflexions sur des quotas. Je vous laisse compléter les blancs dans mes exemples.

La concentration des concepts en des attitudes ou des expressions communes n’est en rien un problème. C’est au contraire parfois fondamental pour se construire une identité intellectuelle. Mais du même coup, le langage montre sa puissance : transcrire des idées nécessite une certaine rigueur, et une compréhension des nuances de signification qui peuvent se créer d’un individu à l’autre. Peu importe le sens du glissement sémantique : certains ont déjà démontré mieux que moi que monter, descendre, ça glisse pareil.

Mais le lecteur politisé, horrifié par le glissement vers le bas, demande déjà un gibet. C’est idiot. Il serait exagéré de considérer que ce sont Lémédias qui sont responsables : c’est une idée qui peut se défendre, mais qui ne peut pas s’établir en vérité absolue. On oublie trop souvent d’où viennent les journalistes, à savoir du tout-venant. Et de toute façon, responsables de quoi ? C’est pareil pour la droite décomplexée, ou la gauche déconfite : ce n’est pas la construction d’un discours qui est à l’origine de la bêtise, parce que les beaufs nouveaux riches n’ont jamais eu de complexes, et que la gauche morale a toujours eu une consistance de fruit confit. C’est la bêtise qui est à l’origine du renfermement des idées, et contre ça, prisons et gibets sont inefficaces, c’est Victor qui l’a dit.

Mathieu

Chef d'autogestionnés

6 commentaires

  1. Je te suis jusqu’à ta conclusion: le discours est construit d’en haut, et que le galvaudage de termes pour leur donner une autre couleur ou leur faire perdre leur force se construit dans les cercles politiques, dans les discours des entreprises, du marché du travail, de la presse. parce que justement la langue est fille et mère de pensée, orienter la langue oriente la pensée. les journalistes viennent certes du tout-venant, mais ils ont aussi, à défaut d’une opinion, une ligne éditoriale et politique à défendre. les opprimés sont devenus défavorisés, les chômeurs chercheurs d’emplois et la hiérarchie un projet. entre autres plutôt que de s’occuper des problèmes, leurs noms sont changés ou vidés de leur sens, et comme ça la responsabilité se déplace aussi. c’est comme régler le problème de la mendicité en déplaçant les mendiants à des endroits où personne ne passe.
    je ne parlerai ni de boltanski, ni de storytelling, ni d’orwell (et merde), mais le coeur y est.
    désolé denis de faire mon premier commentaire sur un article de mathieu, je vais arranger ça bientôt.
    votre site est agréable et joli. en plus on pourrait presque croire que le cri du fennec existe encore.

    • Je cherchais une réponse à faire, et Jean Jasmin l’a écrite à ma place. Merveilleux isn’t it ?

      • @ Jean-Jas et Denis: Je pourrais difficilement être en désaccord avec vous. Cela dit, j’ai plus ou moins volontairement fait abstraction de cette vision là des choses. Mon idée n’est pas de nier la puissance de combat de la sémantique (car comme chacun sait, elle peut briser des parpaings), mais de préciser que non, ce n’est pas l’apanage des professionnels de la communication.

        Certes, c’est un outil. Mais c’est parfois un outil utilisé sans y penser. Et tous ceux qui sont doués de paroles sont capables d’utiliser son pouvoir. Il y a une faiblesse humaine pour intérioriser un discours, comme il y en a une pour le produire sans pour autant le conceptualiser. Il y a plus de vingt ans que je fais de la sémantique sans que je n’en susse rien.

        Quelqu’un a écrit sur l’irresponsabilité sémantique?

  2. collection à compléter ? Challenge accepted.

    « au final » « juste » pour les tics de langage très parisiens, mon cher, avant d’envahir le langage des pauvres régionnaux bouseux qu’avaient rien demandé ma bonne dame, et surtout pas fukushima.

    « pôle » « mutualisation des gnagnagna » pour la très belle et si poétique langue bureaucratique. quel écrivain en chantera les louanges ? j’attends encore.

  3. Ping :Le diable touche le RSA

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