A bas la Philosophie

Une fois par an, la philosophie fait la une des journaux à l’occasion de l’ouverture du Baccalauréat. Des milliers de jeunes doivent répondre à des questions fondamentales telles que L’homme est-il condamné à se faire des illusions sur lui-même ?, Peut-on avoir raison contre les faits ? ou La liberté est-elle menacée par l’égalité ?

Quelle est donc cette science réfléchissant le monde et l’homme, méditant le sens de la vie, le bien, le beau, recherchant la vérité voire cherchant à constituer un savoir systématique ? Cette science qui n’est ni naturelle, ni formelle, ni humaine, c’est-à-dire qui n’étudie ni la nature et son fonctionnement,  ni la logique et l’abstraction théorique, ni  les fonctionnements et mécanismes humains. Une science sans domaine d’étude.

 

2500 ans pour rien

Je le dis clairement, si on excepte les moralistes ou les religieux, qui codifient  plus qu’ils ne réfléchissent, le fondement de la pensée occidentale n’a guère évolué depuis le Connais-toi toi-même et le Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien de Socrate. Si je crois certainement au progrès social, technologique ou même au progrès biologique, je suis absolument convaincu que le progrès moral n’existe pas. L’homme n’est pas meilleur ni même plus heureux depuis la nuit des temps. Les rares sociétés primitives qui ont survécu au carnage commis par les sociétés chrétiennes et musulmanes sont là pour en témoigner. Le bonheur est une valeur relative.

Mais je m’égare. Les philosophes, jusqu’aux Lumières, sont le plus souvent des scientifiques, notamment mathématiciens, élargissant leur travail afin de commenter et d’analyser leur monde et leur époque. De Pythagore à Descartes, en passant par Pascal ou Aristote, leur pensée philosophique est intimement liée à leur réflexion scientifique.

D’autres, tels Spinoza, Diderot ou La Boétie, se comportaient en avance comme des journalistes ou des polémistes et, en réalité, se positionnèrent comme les précurseurs des sciences sociales.  Ils critiquaient, commentaient, proposaient. Bien entendu, ils n’avaient pas les méthodes  ni les outils que les sciences humaines ont développé durant le XXème siècle. Cependant, ils ne réfléchissaient pas l’homme en dehors de son contexte et de son environnement.

 

De la fin de l’Histoire à la fin de la philosophie

La philosophie allemande hégélienne, en voulant pousser à son paroxysme la pensée philosophique l’a définitivement  abattu. Vouloir établir une dialectique de la totalité, une philosophie de la nature et une rationalité de l’Histoire n’a eu comme résultat que de généraliser la pensée relative. Ni l’Etat, ni le communisme, ni même sa chute, n’ont marqué la fin de l’Histoire. Et le concept même de Nature, par définition, est un mensonge. La  nature est une idée humaine et est donc purement culturelle.

Marx a eu son rôle dans la chute de la philosophie. En effet, ce ne sont pas ses réflexions philosophiques qui ont marqué la pensée humaine, mais bien son travail de journaliste, de commentateur et d’analyse sociale et économique qui, aujourd’hui encore, inspire la réflexion. L’organisation de la société en classes sociales, le rapport entre le capital et le travail ou ses écrits sur la commune de Paris et les révolutions de 1848 sont toujours autant d’actualité, alors que l’histoire de la lutte des classes, la dialectique du maître et de l’esclave et le concept de communisme primitif n’intéressent plus que les étudiants en manque d’idéaux.

Finalement, la pensée hégélienne aura montré toute son aberration quand Heidegger, celui qui avait fait l’osmose entre Aristote, Hegel et la théologie avec Sein und Zeit, celui qui était le père de l’existentialisme et de la pensée française dominante du XXème siècle, celui-là même qui pensait remplacer la psychanalyse, rejoignit le parti nazi en 1933 et clama son amour pour Hitler.

 

La philosophie de la censure

J’en arrive au dernier grand philosophe que l’on nous apprend en classe de philosophie. Jean-Paul Sartre. Que reste-t-il de lui ? Qui se souvient encore de l’existentialisme ? A-t-on écrit phrase plus stupide que l’enfer c’est les autres ? Que valent des écrits sur la liberté quand on a soutenu Staline et fermé les yeux quand Budapest ou Prague mourraient sous les chars ? Que valent des réflexions sur l’homme et la dignité quand on a sacrifié ses amitiés sur l’autel du Parti ? Sartre ne résistera pas au jugement de la postérité. Il ne fut qu’un piètre écrivain, un dramaturge laborieux et un penseur creux. Son seul rôle dans lequel il excella fut celui de censeur. Distribuant les bons et mauvais points de la gauche. Détruisant des écrivains parce qu’ils ne suivaient pas la ligne.

Sartre est une plaie encore purulente sur la pensée de gauche. Encore aujourd’hui, il est de bon ton d’accuser n’importe quel penseur déviant de la ligne officielle de la gauche d’être de droite comme l’a fait Sartre avec Camus, Nizan ou Orwell. Michel Onfray a bon dos de rappeler la bassesse des attaques de Sartre envers Albert Camus[1] quand il se comporte exactement de la manière aujourd’hui. Sa philosophie hédoniste plutôt sympathique de ses débuts est bien loin aujourd’hui, quand il excommunie ceux qui votèrent oui à la constitution, quand il abuse de ses origines populaires comme si elles lui apportaient une caution morale indiscutable, quand il attaque Freud et la psychanalyse avec exactement les mêmes arguments que Sartre.

Car voilà ce qui a définitivement achevé la philosophie et que les philosophes de pacotille d’aujourd’hui n’arrivent pas à supporter. Les sciences humaines. Et plus particulièrement la psychanalyse. Les sciences humaines mettent les mains dans la boue. L’anthropologue va à la rencontre des populations qu’il étudie. L’archéologue fouille. Le psychanalyste pratique. Et surtout, l’Ecole des Annales leurs a appris que leurs écrits ne sont valables qu’à un moment donné, dans une époque donnée et dans une interprétation forcément subjective. Les sciences humaines ont intégré à leur raisonnement la critique de leur propre analyse. Quand Onfray attaque Freud, il utilise des arguments que Freud a déjà pris en compte en élaborant son analyse. Freud raconte ses doutes, ses échecs, ses fausses pistes et il construit son analyse à partir de là.

 

La philosophie fonctionne encore comme au Vème siècle avant Jésus-Christ. En raisonnant uniquement à partir de l’analyse personnelle. Mais loin de Socrate, de sa simplicité et de sa modestie. Désormais le philosophe passe à la télé, porte des chemises ouvertes, se fait payer très cher pour ses cours qu’il n’assure même pas et continue de croire qu’il peut révolutionner la pensée humaine en relisant Nietzsche.

Libérons nos pauvres lycéens de cette unique année de philosophie où ils doivent absorber une bouillie de pensée qui se prétend universelle et ouvrons l’école aux sciences humaines. A l’anthropologie, à la sociologie, à l’économie, à la psychologie, à la science politique. Et à l’Histoire de la philosophie.

5 commentaires

  1. C’est énervant, mais je suis quasiment d’accord sur tout. Je vais chipoter un peu quand même. D’abord sur Nizan. Parce que Sartre a fait au moins une chose de grande dans sa vie. En souvenir de leur amitié, il a exhumé Nizan en faisant rééditer Aden-Arabie contre l’avis du PCF qui était parfaitement heureux que ce sale traître patauge dans l’oubli. En fait, seulement sur Nizan, le reste n’a pas vraiment d’importance.

    Je te suis aussi sur le fait que les sciences remplacent avantageusement la philosophie. J’y ajouterais la littérature et l’art. On est bien plus avancé après avoir lu l’écume des jours, l’étranger ou même la Nausée (j’ai du mal à détester Sartre autant que toi) qu’avec toutes les réflexions abstraites des philosophes. Et les surréalistes ont plus fait pour changer ce putain de monde que… qui on voudra.

  2. Peut-être que c’est aussi la philosophie en elle-même qui a changé. Comme tu le remarques, les personnes qui ont eu une influence en philosophie étaient beaucoup des mathématiciens, des physiciens… qui prenaient un autre point de vue pour voir le monde. On est d’accord. Avec Einstein entre autres, les scientifiques des sciences naturelles et de la matière se sont mis à écrire un peu plus sur le modèle des sciences humaines et sociales, notamment en prenant compte de la place de l’expérimentateur. Les sciences humaines et sociales ont eu une reconnaissance de par leur mode d’écriture. Et c’est surtout là qu’on trouve depuis un siècle les personnes ou les théories qui ont pu faire avancer ou faire réfléchir sur ce qu’on pourrait appeler la philosophie. Qui se souviendra d’Onfray, de Luc Ferry ou de Sollers, en comparaison avec des « sociologues » comme Habermas, Beck, ou Foucault (entre autres)? La philosophie a elle-même évolué, et c’est si on veut la comparer à celle d’il y a 2500 ans qu’on s’énerve en ne voulant voir que des connards à chemise ouverte.
    D’ailleurs les programmes et les profs de philosophie n’ont pas attendu si longtemps pour s’en rendre compte. Si tu te souviens de ta terminale, toutes les sciences humaines et sociales ont été passées en revue dans le programme de « philo », et du Bourdieu on en a bouffé, mais jamais du BHL.
    Après, c’est justement parce que le « Bac philo » est si médiatisé que les sujets ont des intitulés si pompeux, ça fait « french touch » et ça permet justement aux connards à chemises blanches de venir faire leurs intéressants, et à Luc Ferry de se rappeler qu’il a des copies en retard à corriger depuis 7 ans.
    PS: Tirer sur Sartre, c’est facile…
    PPS: Enfin Jules-Edouard, arrêtez cet antinazisme primaire! (Francis Kuntz)

  3. Monsieur Denis,

    Votre texte date, mais je suis arrivé ici par hasard, vous y traité ici de la philosophie, ou devrais-je dire vous la rejeter en bloc comme on rejette l’étranger qui effraye. Simple réflexe naturel hérité de vos instincts primitifs que vous continuez à exprimer comme une pensée réfléchie. Votre raisonnement n’est en somme que votre être instinctif exprimant des sentiments, certes naturels, que l’humanité a exprimé et exprime encore et ce depuis la genèse de l’humanité.

    En somme vous n’avez à aucun moment usé de votre raison pour interpréter cet instinct de violence et de rejet, vous le livrez ici, prenant pour cible la philosophie, puis dans un autre texte Michel Onfray, pour des livres que vous n’avez pas lu… L’homme rejette ce qu’il ne comprend pas, et pour cause, vous ne vous intéressez pas aux sujets que vous traitez.

    Vous faites appel à des noms d’auteurs comme apparat d’un savoir, dont la quantité serait le reflet de la qualité.

    Alors, puisque ici est le lieu où vous laissez votre instinct destructeur cracher son venin, je vais en faire tout autant…

    Lorsque l’on prend sa plume pour détruire, ici la philosophie, là Michel Onfray, pour au fond, repousser ce que vous n’avez jamais réussi à comprendre, et probablement jamais lu, il serait appréciable de reconstruire, de proposer pour bâtir un nouvel édifice à la place de celui que l’on prétend écrouler.

    Cependant pour construire, il faut alors accepter autrui, donc sortir des instincts primitifs qui vous guident, pour faire confiance, écouter et ensuite bâtir, comme ces penseurs des sciences humaines que vous citez, mais dont vous êtes incapable de retenir le plus fondamental des enseignements : l’écoute et l’ouverture à l’autre.

    Alors oui vous rejetez Michel Onfray, vous rejetez la philosophie, vous simplifiez le monde qui vous entoure pour le faire entrer dans les capacités compréhensives de votre raison qui est uniquement guidée par les instincts. Vous binarisez les débats entre bien et mal, tout est blanc ou noir mais jamais il n’existe de complexité.

    Bâtissez avec autant d’énergie ce que vous prétendez écrouler et ainsi votre plume assassine aura fait un premier pas vers la raison, un pas vers l’autre que votre nature instinctive pousse à rejeter.

    Dans l’attente de vous lire,

    Samuel BODIN

    • J’ai longtemps hésité à répondre à ce message presque uniquement injurieux et dépourvu d’argumentaire, mais je me suis dit que je pouvais au moins dire un ou deux mots.

      1- Je ne prétends pas avoir compris l’œuvre des philosophes que j’ai eu la chance de lire, et je suis loin de penser que ces lectures m’ont laissé indifférent. Je critique la méthode, pas les idées.

      2- Ce texte est avant tout la proposition de remplacer l’apprentissage de la philo par celui des sciences humaines, ce qui est donc une volonté de bâtir non ?

      3- Si je compare aux autres messages reçus sur le texte à propos d’Onfray, j’ai le sentiment que les philosophes manient plus facilement l’injure polie que l’argumentaire (car me dire que je n’ai pas lu ou pas compris ce que j’ai lu n’est pas vraiment un argument), ce qui serait presque une preuve de mon argumentaire. De la forme, mais pas de fond.

      Cordialement,

      • Lorsque cela provient des autres c’est de l’injure, lorsque cela vient de soi c’est évidemment de l’argumentaire. Dois-je en être réduit à citer vos propres propos pour rappeler la violence et le caractère tranché pour ne pas dire simpliste de votre argumentaire ?

        Je crois qu’il convient d’user de la parole pour dire des choses, j’exprime ici mon mécontentement, jamais en n’assassinant votre personne, mais au contraire en fustigeant votre écrit. Parler d’injure est alors déplacé.

        Maintenant, puisque vous semblez parler des arguments, je me permets hélas de vous faire remarquer que je ne sais où placer des arguments pour vous répondre. Néanmoins tentons rapidement l’aventure.

        1- Si vous avez lu les philosophes voila qui est tout à votre honneur. Il est en effet possible de dire que rien n’a évolué depuis la nuit des temps et que les jeunes dissertent sur des sujets vagues, mais uniquement si l’on n’accepte pas un point qui est essentiel : l’importance du détail. Nombre d’actions ont la même essence, ont le même objectif, pourtant lorsque l’on y regarde de plus près, c’est dans les détails que se forgent les différences.

        Je maintiens que vous simplifiez pour donner du poids à votre propos, ce faisant, vous tombez dans l’écueil d’une pensée qui veut aller vite sans creuser en profondeur. La pensée horizontale pose en exigence de partir d’un point précis (la problématique) pour parvenir à un autre point (la conclusion) avec comme objectif de solutionner le problème. Voilà qui est me semble-t-il l’absurde d’une méthode qui pourrait préférer la verticalité, c’est à dire, renoncer à aboutir, mais creuser pour découvrir des horizons différents.

        2- Certes, je concède une volonté de détruire pour construire autre chose. Je préfère à cette démarche la liberté, celle qui laisse la possibilité à chacun de choisir et par conséquent qui ouvre plusieurs voies. Notre volonté n’a rien d’universelle, elle est subjective et n’engage que nous. Vouloir pour les autres ce que l’on souhaite pour soi ressemble à une volonté de négation de l’autre. Le tolérer c’est encore une fois accepter une vérité différente à côté de la notre. Voilà pourquoi mon propos est vif, il porte en lui la révolte d’une vérité que vous souhaitez, d’un revers de main, faire disparaître.

        3- Voila qui suffit désormais à faire tomber à l’eau votre propos. Nulle injure, nulle absence d’arguments.

        Dans l’attente de vous lire.

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