Pichenette: Subst. fem. Fam. Coup léger imprimé du bout du/des doigt(s), pour projeter quelque chose ou en signe de dérision.

Notes

(pour le lecteur inconnu)

A force de considérer la génération précédente comme des vieux cons, nous arrivons au moment où nous sommes les précédents de quelqu’un.

Elevés dans les mœurs de 68, seul héritage valable des baby-boomers, ces bouffeurs de pétrole et de retraites, nous avons vécu un moment dans l’innocence de la fin d’une lutte entre empires. Finies les peurs de guerre nucléaire avec le voisin soviétique et l’illusion du grand soir apporté par les chars russes. Désormais les vieux maos ont appris le capitalisme, voire le nationalisme.

Nous avons grandi dans un monde qui n’est pas une rupture pour nous. La génération précédente, en perte dramatique de ses repères, consciente d’avoir abandonnée ses idéaux, nous pollue l’atmosphère en transférant sa quête d’identité sur les modes de vie actuels. Les rapatriés d’Algérie aigris, déprimés de ne plus être colons, les mineurs et les ouvriers du Nord paniqués par la fin de l’industrie de masse, les agriculteurs bretons enrichis à la chimie et même pas effrayés de leurs dégâts, les profs titulaires engoncés dans leur mission sacrée de hussard noir et inconscients de leur basculement du côté de la réaction, les militants aveuglés par leur micro-société de cour, les journalistes dont la principale passion est la presse et pas le reste, les anti-systèmes de toute factions persuadés d’avoir le doigt sur quelque chose (ne cherche plus camarade, c’est ton propre étron)…Vous avez peur de la mondialisation ? Devinez quoi, on est nés dedans !

L’inventaire des cons, c’est une liste qui n’en finit pas. Il reste pourtant des espaces où ils existent moins. Des espaces qui ne sont pas centraux et qui nécessitent un peu de patience pour les trouver. Des espaces de nuances, où les faits ne sont pas irréversibles et où le rire prend le dessus sur le dogmatisme. Où on peut ne pas être d’accord et pourtant avoir les mêmes rêves. Où parfois on écoute ce que dit l’autre et où on revoit ce qu’on pensait précédemment. C’est dans ces espaces qu’on trouve des solutions justes. La justice, peu importe l’adjectif qu’on lui accole, se niche dans la capacité à comprendre où sont les blocages et pourquoi il y a une incompréhension. Dans la capacité à arriver à une conclusion sans que cela soit définitif, en ayant conscience des limites de l’espace dans laquelle cette conclusion a été prise.

Ces espaces sont menacés en permanence. Menacés d’abord par les intégristes. Et pas seulement les islamistes, que la confusion entre terrorisme et intégrisme rend particulièrement visible. On oublie trop souvent les évangélistes en Amérique du Sud, les prédicateurs nord-américains ou les Haredims à Jérusalem, qui, s’ils n’ont pas le besoin actuel de branches armées actives, ne représentent pas moins des menaces. De même on ne qualifie pas du même terme les fous de patrie qui crient à la perte de leurs valeurs ancestrales. L’intégrisme politique transcende les frontières géographiques et politiques. La croyance en l’immuabilité du Livre, c’est valable chez les religieux, les nationalistes, les syndicalistes et les bureaucrates.

Menacés ensuite par les fous de pouvoir et de puissance. Contrairement à ce que l’on pense, ce n’est pas un monopole de riche. La soif de domination et l’aveuglement des conséquences sur son prochain, ça concerne le trader et l’actionnaire mais aussi le politique obsédé par sa réélection, le syndicaliste qui obéit aux consignes de la centrale ou le refus de priorité à droite.

Menacés par la société spectacle qui, pour maintenir une consommation effrénée, empoisonne la culture et le divertissement.

Menacés par la dépression chronique de la classe moyenne post-coloniale, les paranos de la vie, les effrayés congénitaux, les discours de fin du monde, les c’était mieux avant et les conspis déchaînés. Le « tout va mal » est d’abord et avant tout un état d’esprit. On transfère les déprimes et les vrais raisons d’aller mal sur tout ce qui nous entoure en ignorant ainsi les raisons fondamentales et en abandonnant tout espoir alors qu’il est peut-être à portée de main. Les manies de langage et les glissements sémantiques actuels viennent de la droite quasi exclusivement, et sont une des pires pollutions de l’esprit.

Est-ce nouveau ? Non. L’intelligence a toujours été une citadelle assiégée, sans autres murs pour la protéger que ses propres ressources : l’art, la science, la parole – Et l’humour, indispensable. Chercher la nuance, la justice, l’intelligence sans rire de soi ou des autres, c’est en finir avec la vie et s’abandonner aux menaces précédentes.

Depuis les quelques années que nous traînons nos guêtres dans ce coin de galaxie se sont succédés des outils dignes de la SF, qui font qu’on peut avoir une conversation avec quelqu’un à l’autre bout du monde instantanément. Des calculs complexes et des manipulations fastidieuses sont réalisées d’un coup et laissent le temps d’imaginer des solutions à d’autres problèmes. La robotique est sur le point d’en finir avec la mécanisation du travail salarié. On vit une putain d’époque formidable, mais étonnamment, pas moyen d’en profiter sereinement.

Mais alors, me direz-vous, bande de moules que vous êtes avec votre soif de sens, que peut-on faire ? Ou plutôt, que proposez-vous, vous qui faites les malins à nous faire une peinture déprimante de l’humanité, avec les grands airs qui vont avec ?

Bah comme d’hab’, on n’a qu’à faire un journal.

On n’a pas de journalistes d’investigation, donc ce ne sera pas Mediapart.

On s’intéresse à autre chose qu’aux médias, donc ce ne sera pas @rrêt sur images.

On n’est pas (que) des gonzesses, donc ce ne sera pas Causette.

On a qu’un seul dessinateur, donc ce ne sera pas Charlie.

On n’est pas (tous) des staliniens, donc ce ne sera pas l’Huma.

On ne va pas dire (que) des conneries donc ce ne sera pas le Gorafi.

On n’est pas des gros bourges machistes donc ce ne sera pas Lui.

On n’a pas à se donner bonne conscience de nos jeunesses perdues, donc ce ne sera pas Libé.

On a moins de 70 ans, donc ce ne sera pas le Monde.

Le dimanche on cuve, donc ce ne sera pas le JDD.

On n’a ni la place ni les moyens, donc ce ne sera pas Maisons & Jardins.

On a autre chose à foutre que tester des vibros qui font frigidaire, donc ce ne sera pas 60 millions de consommateurs.

Vous avez vu tous ces espaces entre les lignes (interligne 1,5)? C’est là-dedans qu’il faut se caler. C’est là qu’il y a de la place, dans les nuances. A force de balancer des pichenettes dans les parties molles de l’inventaire des cons, on devrait bien finir par les remuer pour qu’ils nous laissent plus d’espace.

Donc, lecteur inconnu, que tu souhaites nous lire, participer, nous soutenir ou boire une bière, salut à toi et bienvenue.

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