[Pichenettes Ciné-club] Metropolis (1927)

Projection du mardi 21 février en partenariat avec le Périscope (13 rue Delandine, 69002 Lyon)


Synopsis : Joh Fredersen, grand patron, règne sur la ville futuriste de Metropolis, divisée en deux : en haut, le quartier des puissants, en bas, celui  des travailleurs. Un jour, son fils Freder fait la connaissance de Maria et en tombe amoureux. Il décide de la rejoindre dans la ville d’en bas et découvre l’univers ouvrier et la machinerie monumentale qui alimente en énergie la ville du haut. Scandalisé par les conditions de travail de ses « frères », Freder décide de prendre la place de l’un deux. Maria, quant à elle, est enlevée par un savant fou qui donne son apparence à un robot et exhorte ce dernier à mener la ville à sa perte en créant le chaos…

Fiche technique :
Réalisation : Fritz Lang
Scénario : Fritz Land et Thea von Harbou, adapté de son roman Metropolis
Pays : Allemagne
Durée : 118 min (2001), 145 min (2010)
Distribution: Alfred Abel, Brigitte Helm, Gustav Fröhlich, Rudolf Klein-Rogge.

 

Sorti en Allemagne en 1927, Metropolis est un des films les plus marquants de la filmographie de Fritz Lang, avec M le Maudit et le Testament du Docteur Mabuse.
Premier film à avoir été inscrit sur le Registre de la Mémoire du monde de l’UNESCO, maintes fois retravaillé, censuré, recoupé, il n’en a pas moins été, à l’époque de sa sortie, un cuisant échec. Pour un budget d’environ 5 millions de Reichsmarks, le film a réalisé une recette brute de 75 000 Reichsmarks, de quoi mettre sérieusement sur la paille l’UFA, la société de production qui avait accepté, à ses risques et périls, de donner les moyens à Fritz Lang de laisser libre cours à sa folie des grandeurs. Le film ne recevra son succès qu’à partir de la fin de la seconde guerre mondiale. Comme quoi, bien souvent, tout est affaire de contexte. Or, celui de l’Allemagne dans les années 1920 n’était pas des plus favorables.

En 1925, Adolf Hitler publiait Mein Kampf. Les idées nationales-socialistes commençaient à prendre de l’ampleur et la femme de Fritz Lang, Théa Von Harbou, ne cachait pas ses penchants pour des idéaux qui allaient devenir ceux du parti nazi. Elle précisait d’ailleurs, au début de son roman dont le film est une adaptation, que les idées développées ne servaient en rien des propos marxistes, de lutte des classes ou de révolution, mais qu’elles illustraient seulement cette phrase, mise en exergue du film « le médiateur entre le cerveau et les mains doit être le cœur ».
Il n’est pas difficile de voir dans certaines images du film des éléments qui surgiront à partir des années 30 et agiront, à partir de 1945, comme des signes funestes de l’idéal nazi : race pure des puissants, celle impure des opprimés, contraints au travail forcé dans les camps de concentration, exaltation du sport… et réconciliation des classes, où chacun reste bien à sa place.
Car c’est cela que le film véhicule : nulle révolution si ce n’est celle contre les machines ; la révolte sourde des ouvriers qui aurait pu suggérer les prémices d’une lutte des classes se termine en réconciliation, grâce au médiateur qui relie le grand patronat réticent au prolétariat vaincu et reconnaissant. Nul propos marxiste là-dedans, qu’on ne s’y trompe pas.
En 1933, Frizt Lang divorcera de Théa von Harbou, à cause de leurs divergences d’opinion, morales et idéologiques. Enfin, il s’exilera aux Etats-Unis après s’être vu proposer le poste de directeur du cinéma national-socialiste allemand par Hitler, qui venait de voir le film… Plus tard, et suite à son exil, le film sera interdit puis en partie détruit par l’Allemagne nazie, qui jugeait qu’il présentait une critique de son mode de son fonctionnement.
Sans contexte et dépouillées ou détournées de leurs intentions véritables, les images sont dangereuses, sans cesse sujettes aux amalgames, et peuvent servir des propos bien différents, qu’on décide d’en faire des œuvres de dénonciation ou de propagande.

En amont de ces questions que le lien qui relie Cinéma et Histoire soulèvent, Metropolis est un monument, un colosse du cinéma mondial, et ce à plus d’un titre. De par son budget monumental d’abord, par le nombre de ses figurants (25000 hommes, 11000 femmes, 500 enfants), ou par la durée du tournage encore : 310 jours et 60 nuits.
Considéré comme le dernier grand film de l’expressionnisme allemand, Metropolis présente une inventivité magistrale dans la réalisation des décors, des effets spéciaux et des costumes. Proposant une véritable chorégraphie de l’homme et de la machine, aux prises avec le Temps, la Ville écrasante et le travail, le film est un chef d’œuvre visuel, un monstre d’onirisme et de terreur sociale mêlés.
Il soulève également de nombreuses questions philosophiques, qui prennent toutes pour socle et point de fuite l’homme et sa place dans le monde, dans la ville, dans la société : la mort, la folie, autant de références bibliques que de créations futuristes qui se mêlent et se répondent pour livrer une image de ce monde en 2026, vision cauchemardesque où l’ambivalence des hommes s’incarne à travers les personnages de Maria, véritable déesse de la fraternité et Hel, son double satanique et robotisé, symbole du futur indompté, quand la machine surpasse son créateur et n’œuvre que pour le plaisir furieux du chaos.
La métamorphose de l’actrice et la lutte entre les deux faces de ce même visage donnent lieu à des séquences visuelles époustouflantes. Hel, furie sataniste et sorcière hystérique, s’en donne à cœur joie. Et pour le cinéma, rien de plus beau que la vision sublimée et bouillante du Mal incarné à travers les traits d’une femme qui peu de temps avant clamait, bienveillante et virginale, un message de paix et d’espoir…
Eh oui, cinématographiquement parlant, pas facile de rivaliser contre les charmes endiablés de la Décadence, même si au final, du point de vue de l’intrigue, l’angélique Maria se retrouvera triomphante aux bras de son médiateur tant attendu, Freder, qui viendra comme un gentil garçon briser bien naïvement les espoirs de révolte de ses soi-disant « frères », pour un retour à la normale, mais mains dans la main s’il vous plait !

On rappellera également pour finir et pour parfaire son image de colosse, que Metropolis est un des premiers films de science-fiction, ayant amplement et durablement influencé la production ultérieure : on pensera au commissariat de Blade Runner, au dessin animé Le Roi et l’Oiseau, aux travailleurs de The Wall des Pink Floyd, au design de C-3PO dans StarWars, à l’horloge monumentale de Dark City d’Alex Proyas, au Cinquième Elément de Luc Besson encore !

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