Mode d’emploi #5 : l’écriture inclusive

Il m’a été demandé d’écrire un article sur l’écriture inclusive. La tâche n’est pas aisée. C’est-à-dire qu’au sein de Pichenettes, je suis celui qu’on taxe de nazi de la grammaire et il est vrai que je suis quand même très à cheval sur les règles orthographiques, syntaxiques et autres (ne m’invitez pas à vos soirées). À la rédaction, on s’attendait à ce que je gueule face à cette nouvelle proposition d’écriture (qui n’est pas si nouvelle soit dit en passant) et, en vérité, il n’en a rien été. J’y suis même assez favorable et je vais vous dire pourquoi.

Tout au long de mes études, depuis mes cours de latin du collège jusqu’à mes TD de français médiéval, j’ai pu constater une chose, qui semble l’évidence même, mais que beaucoup ont l’air d’oublier : une langue, ça bouge. Une langue n’est pas figée et celle que nous parlons aujourd’hui est le fruit de plus de trois millénaires (si ce n’est plus) d’ajout, de règles, de propositions et de dévoiements. Car, pour faire simple, le français n’est jamais rien d’autre que du latin mal prononcé, auquel s’est ajouté des règles qui lui sont propres, de nouvelles formes grammaticales convenant plus à ce nouveau système de langue, des règles parfois arbitraires, parfois étant le fruit d’intenses et longues réflexions, et parfois même ayant un fond idéologique plus ou moins mis en avant. C’est précisément le cas de l’écriture inclusive.

L’écriture inclusive consiste donc à faire apparaître dans le discours les marques du féminin et du masculin, notamment dans le cas de généralisations concernant des groupes de personnes (et j’insiste sur le mot « personnes » ; les meubles, par exemple, ne seront pas concernés). Une phrase telle que « Les dessinateurs ont été rémunérés », outre son caractère tout à fait utopique, se révèlerait ainsi inégalitaire puisque les mâles sont nommés mais pas les femelles. L’écriture inclusive invite à écrire « Les dessinateurs.trices ont été rémunéré.e.s », pour plus d’égalité (il y a d’ailleurs, dans ce cas de figure, une égalité des salaires nette, puisque zéro et zéro se valent. Bref.).

Bon et là, BAM, levée de boucliers, quoiiii… Commeeeent ? On touche à notre belle langue ? Stunscandâle ! et patati et patata… Mais qui sont ces personnes qui s’opposent de toutes leurs forces à l’écriture inclusive ? Quels sont leurs arguments ?

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1. Les vieux cons et les vieilles connes

Les vieux cons et les vieilles connes sont assez faciles à repérer, ce sont celles et ceux qui pensent que tout le malheur du monde vient de Christiane Taubira et Najat Vallaud-Belkacem. Pour ces gens-là, la langue française est un trésor, immuable, intemporel, gage du rayonnement de notre fière nation sur le reste du monde. Contre toute forme d’anglicisme, contre l’usage de termes étrangers et contre, naturellement, toute modification de la langue, quelle qu’elle soit.

Parenthèse : À noter qu’en ce qui me concerne, je l’ai déjà dit dans un précédent article, je ne suis pas favorable à l’anglicisme à tout va. Pas plus tard qu’hier, je suis tombé sur une affiche proposant aux étudiants de s’investir dans des activités extrascolaires et de devenir ainsi des « changemakers » (sic). Je préconise le bûcher pour les rédacteurs.trices de cette formule. Ou une lapidation à coup de Larousse. Fin de la parenthèse.

Mais comme dit plus haut, non, la langue n’est pas immuable et, quand on regarde un peu plus près dans les entrailles du français, on découvre des détails cocasses qui montre le caractère tantôt arbitraire, tantôt idéologique de certaines règles. Un exemple : l’accord du participe passé lorsque le complément d’objet direct est antéposé. « À toutes les femmes que j’ai aimées », comme dit le poète, mais « j’ai aimé des femmes ». « Les choses que j’ai dites » mais « j’ai dit des choses ». Curieuse règle en effet, que cet accord. Vous connaissez la Pléiade, ce groupe de poètes qui, en un sens, ont préfiguré les Académiciens et dont fit partie d’illustres bonshommes comme Ronsard, Du Bellay, Marot ? Eh bien ces gonzes-là, soucieux de fixer le français une bonne fois pour toutes et d’en tirer une grammaire homogène ont inventé des règles, des accents, des graphies. Et la règle de l’accord si le COD est antéposé a été empruntée au florentin (l’italien d’aujourd’hui) par Clément Marot. Tout simplement parce qu’à l’époque, tout ce qui venait de Florence, c’était le swag ultime. D’ailleurs, d’après le Grevisse (un ouvrage bien connu des correcteurs), cette règle introduite par Clément Marot avait pour but de renforcer le féminin et de le rendre plus visible. Avouez, c’est cocasse.

Clément Marot, à la recherche du swag

Donc, aux vieux cons et aux vieilles connes, allez leur expliquer que la langue est faite de propositions, de tentatives, retenues ou non par l’histoire. Cette règle a mis des siècles à s’imposer et, jusqu’en 1900, on remettait encore en cause l’accord ou non du participe passé avec l’auxiliaire avoir. L’écriture inclusive n’est jamais qu’une proposition parmi d’autres, qui vaut ce qu’elle vaut. L’histoire la retiendra ou non.

2. Celles et ceux qui pensent que ça rend la lecture laborieuse

Dans cette catégorie d’opposant.e.s entre notre chère ministre de la culture. L’écriture inclusive serait un problème de taille pour les dyslexiques, entre autres. Là-dessus, ils n’ont pas tort. Mais le français tout entier est une vraie saloperie pour qui est dyslexique. Vous aviez remarqué qu’aucune des lettres du mot « oiseau », hormis l’o, ne se prononce comme elle devrait être prononcée ? Bon, vous allez me dire, c’est pas une raison non plus pour complexifier la langue davantage. À ces personnes-ci, j’opposerai que l’écriture inclusive n’est pas automatique, qu’on peut tout autant développer les deux termes, masculin comme féminin, qu’il existe des termes, comme « personne », comme « gens » qui servent à généraliser sans qu’il soit nécessaire de faire des phrases à rallonge. Ce qui m’amène à définir ma troisième catégorie d’opposant.e.s.

3. Celles et ceux qui seraient scandalisé.e.s de voir l’écriture inclusive dans un roman ou un poème

Il faut être quand même sacrément débile pour croire mordicus qu’on va réécrire les classiques en écriture inclusive. Il faut être encore plus débile pour vouloir le faire. Et pourquoi pas enlever les cigarettes des films de Godard tant qu’on y est ?

Pour le cas des écrits à venir, il en sera fait selon la volonté de l’auteur.e. Mais, m’est avis que, pas plus qu’on écrit un roman en texto, il n’est nécessaire d’avoir recours à l’écriture inclusive dans un récit. Le papier ne coûte pas si cher que ça, et on a la place pour (lisez bien sur mes lèvres) DÉ-VE-LOP-PER. Qu’on écrive « les agriculteurs.trices » dans un tract, dans un article, dans un texte académique, c’est normal, le but étant d’être bref, concis, d’avoir des concepts clairs, sans ambiguïté. L’écriture inclusive n’est pas tant une règle d’écriture qu’une méthode d’abréviation. De telles justifications sont donc caduques dans un texte littéraire. Cette crainte de voir l’écriture inclusive apparaître dans la littérature relève du fantasme pur et dur. Et si la lecture d’un tract vous est rendue laborieuse par l’ajout de l’écriture inclusive (cf. partie 2), alors on ne peut plus rien pour vous.

L’image ci-dessus est tirée du JT de France 2 qui verse aussi dans le fantasme, s’imaginant qu’on déterrera le féminin de corbeau, corbelle, terme qu’on ne trouve guère ailleurs que chez les poète.sse.s de bas étage, pour ainsi enseigner l’écriture inclusive aux petites têtes blondes. Juste après cette blague, on pourra en cliquant sur le lien de la vidéo, découvrir le réquisitoire de Raphaël Enthoven qui, plus que jamais, fait preuve d’une absolue mauvaise foi. Pathétique.

4. Celles et ceux qui ne voient pas en quoi l’écriture inclusive influerait sur l’égalité homme/femme

« Internet n’est qu’une mode », « Le moteur à vapeur n’a aucun avenir », « Il est bien avancé l’autre primate maintenant qu’il a appris à faire du feu en tapant deux cailloux », « C’est pas parce qu’on est amphibie que Maurice doit crâner en passant toutes ses nuits sur la terre ferme »…

Certes, l’écriture inclusive n’est probablement pas la nouvelle avancée sociale révolutionnaire qui marquera le début du millénaire, on est d’accord. Mais de ces citations, bien sûr toutes authentiques, ressort cette même méfiance vis-à-vis du nouveau. Pourquoi ne pas essayer, tout simplement ? Les effets, en cas d’adoption générale de l’écriture inclusive, ne se feront sûrement pas sentir avant des dizaines d’années. Mais, bordel de merde, qu’est-ce qui nous empêche d’essayer ? Qu’est-ce que ça nous coûterait ? Moi-même, pour être franc, je suis assez dubitatif, mais je veux bien tenter le coup. Pourquoi pas après tout ? Il est communément admis que, dans une moindre mesure, le langage influe sur l’esprit du locuteur : si vous avez plus de mots pour décrire les nuances d’une même couleur, vous verrez plus de couleur. On cite souvent l’exemple des Inuits pour le blanc ou des Touaregs pour la couleur du sable. De même, le japonais a un mot, umami, pour décrire un cinquième goût (ce mot a souvent été traduit par « savoureux », devant l’absence d’équivalent dans les langues européennes). Est-ce que ça veut dire que les Japonais ne sont pas foutus comme nous ? C’est une question rhétorique, on va éviter les blagues racistes. Autrement dit, une langue qui insisterait systématiquement sur la présence du féminin et du masculin pourrait, peut-être, éventuellement, avoir une influence sur l’égalité homme/femme.

Mais malgré cet argument, qui a été sorti très tôt dans le débat, des gens continuent de nier la potentialité de l’écriture inclusive. Derrière ce scepticisme, on en vient à se demander s’il n’y a pas autre chose. Un peu comme celles et ceux qui étaient opposé.e.s au mariage pour tous mais qui juraient par tous les saints (et toutes les saintes) qu’ils ou elles n’étaient pas homophobes…

5. Celles et ceux qui trouvent ça moche

Okay. Devant une telle analyse, je ne peux que m’incliner. Je sais plus quoi dire. D’ailleurs, le néerlandais aussi c’est moche et je pensais lancer une pétition pour l’interdire.

Si l’on part du principe, tel que je l’ai exposé dans la partie 3, que l’écriture inclusive n’est pas destinée à la littérature, cette histoire de beauté n’a rien à foutre ici. Un article ou un tract n’ont pas à être beaux, ce n’est pas leur but. On peut certes se gargariser de la plume d’un ou une journaliste, ça arrive de temps en temps, m’enfin bon, faut pas déconner non plus. De toute évidence, il s’agit là encore d’un faux argument qui cache un ressentiment plus… réactionnaire (levée de sourcil).

6. Celles et ceux qui disent que le masculin est un neutre

Le neutre a existé en français, c’est vrai. Une survivance du latin qui dans l’usage, du temps où le français avait encore des déclinaisons (deux en fait, le cas sujet et le cas régime), a fini par se confondre avec le masculin. Mais les mots en –eur (agriculteur donc, auteur, coiffeur, etc.) ont toujours été majoritairement des masculins. L’argument étymologique ne tient pas debout. Cela dit, il y a aussi des gens qui présentent cet argument tout en s’asseyant sur l’étymologie. Et ça m’a toujours amusé de voir des défenseur.e.s de la langue française qui ignorent jusqu’aux racines de leur langue.

7. Celles et ceux qui sont de bonne foi mais non, ça ne veut pas rentrer

Je n’écris ce septième point que pour minimiser la volée de bois vert que je risque de me prendre dans les dents. Je sais qu’il y en a qui, sans être réactionnaires, ne parviendront pas à adopter l’écriture inclusive. C’est bien dommage. Et on ne vous en veut pas tout à fait. Mais encore une fois, faites la balance entre ce que ça coûte (pas loin de que dalle) et ce que ça peut potentiellement amener pour l’égalité homme/femme. On vous aime. Paix et amour, tout ça…

***

Maintenant que j’ai dressé les portraits des opposant.e.s à l’écriture inclusive et présenté subtilement mes arguments par ce biais, j’aimerais m’adresser à une partie du « camp » d’en face. Notamment à ces élu.e.s EELV qui ont proposé qu’on adjoigne aux « journées du patrimoine » le terme de « matrimoine ». Mon pouce et mon index serrent à ce moment précis l’arrête de mon nez (et du coup je n’écris que d’une seule main) et je pousse un long et profond soupir. Il va falloir arrêter cinq minutes les conneries ! Le débat est complètement desservi par ce genre de propositions farfelues, pour ne pas dire ridicules.

Intéressons-nous donc au mot « patrimoine ». Effectivement, en latin, patrimonium désigne l’héritage qui est relatif au père et matrimonium celui relatif à la mère. Et si vous commencez par vouloir adjoindre matrimoine à patrimoine, okay, allons-y gaiement. Allons enfants de la matrie, sortons de la patrice sexiste !

Mais un mot ne vaut la peine d’être modifié, transformé, ou oublié, dans un but idéologique, que si son sens premier subsiste. La polémique autour du mot « nègre » en est le parfait exemple. Oui, « nègre » est un mot radicalement raciste et si on peut éviter de parler de « nègre littéraire », faut pas se gêner. « Prête-plume » soit, c’est très bien, même si j’aurais trouvé plus classe l’idée d’écrivain-fantôme, comme en anglais. Tant pis pour le côté folklorique. Pour le cas de « patrimoine », le sens premier d’un « héritage relatif au père » s’est complètement perdu depuis belle lurette, de même que ce qui est matrimonial n’est plus que relatif au mariage, et non à l’héritage de la mère. Dépoussiérer cette origine, pour ensuite lui jeter l’anathème, et proposer une solution à un problème qu’on a soit même créé, c’est franchement n’importe quoi. C’est inutile, ça ne sert à rien, et ça donne du grain à moudre aux antiféministes.

Frrnt

Dessinateur, permis B, nul aux échecs!

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