Vive la Belgique

292 jours sans gouvernement. 292 jours qu’Yves Leterme, premier ministre sortant, est chargé d’expédier les affaires courantes, avec interdiction d’entreprendre une politique générale qui engagerait le royaume. Il lui est, par exemple, interdit d’entamer une politique de réduction de la dette ou de relance de l’économie. Le pays devrait donc être au bord du chaos, après 10 mois sans qu’aucune réforme d’envergure ait pu être entreprise.

Et pourtant, avec un taux de croissance estimé de 2 % en 2011[1] ; la Belgique fait mieux que la France ou que la zone Euro dans son ensemble[2]. Le taux de chômage s’établit à 8,6 %, loin en dessous de la plupart des autres pays européens[3]. Il en va de même pour la plupart des indicateurs économiques.

De l’inutilité d’un gouvernement centralisé

La première des leçons que nous pouvons tirer de la situation belge, c’est qu’un gouvernement central ne devrait jamais dépasser la gestion des affaires courantes. Les Belges payent leurs impôts, les entreprises aussi, les écoles, les hôpitaux, la justice, les services sociaux ne fonctionnent pas plus mal qu’ailleurs. Nul besoin d’un gouvernement qui légifère au moindre fait divers et qui répond au moindre emballage médiatique. Au contraire, un gouvernement avec trop de puissance, et trop marqué idéologiquement fera plus de mal que de bien, surtout en situation de crise économique. Quand le gouvernement français décide que la reprise se fera par la baisse des impôts et les cadeaux fiscaux aux entreprises, il applique bêtement quelques vagues principes libéraux mâtinés de clientélisme électoral. Nulle place n’est laissée au pragmatisme, et parfois même, tout simplement, au bon sens.

 
Du Fédéralisme et de l’Europe

Il serait bien entendu injuste de déclarer que la Belgique s’en sort mieux que ses voisins uniquement parce que ses gouvernants sont incapables de se mettre d’accord. Je vois au moins deux raisons principales à ce résultat.

En premier lieu, l’Europe. Cette Union Européenne tant décriée et tant montrée du doigt en France. C’est à cette alliance économique et à l’Euro que nous devons de ne pas nous retrouver dans une situation économique à l’islandaise. C’est grâce à cette monnaie refuge, forte et protectrice que la hausse des prix n’a pas transformé notre pouvoir d’achat en peau de chagrin. Sortir de l’Euro comme le propose certains populistes aujourd’hui, c’est courir à la catastrophe économique. C’est aussi grâce à l’Union Européenne que la Grèce, l’Irlande, le Portugal ou l’Espagne n’ont pas sombré irrémédiablement. L’Europe encaisse les coups de la crise et permet de sauvegarder nos économies européennes. Dans la situation belge, l’existence, même embryonnaire d’une politique économique à l’échelon européen a permis de remplacer efficacement l’absence de politique étatique.

En second lieu, la Belgique doit sa situation actuelle à son système fédéral. Le pouvoir central n’a autorité qu’en termes de défense, de politique étrangère, de justice et d’économie et assure la coordination de la fiscalité, des transports, de l’éducation et du système social. L’application et la gestion de ces éléments, ainsi que de tous les éléments de la vie quotidienne sont coordonnées à l’échelon communautaire. Une gestion au plus proche des besoins, adaptés aux différentes situations propres à chaque territoire. En France, nos pénibles réformes de décentralisation font bien pâle figure et ne permettent en rien de développer des politiques spécifiques. Une politique aberrante menée à Paris ne peut en rien être contrebalancée à l’échelon local.

J’ai déjà, dans un précédent article[4], exposé un certain nombre d’idées pour assainir notre vie politique. Un commentaire me faisait remarquer qu’une réforme de ce genre ne pouvait s’inscrire que dans une réforme constitutionnelle globale. Si je le rejoins là-dessus, je n’ai malheureusement pas les compétences pour rédiger ici une nouvelle constitution. Cependant, il me paraît primordial aujourd’hui, alors que l’on peut voir au quotidien la dérive de la Cinquième République en régime (hyper)présidentiel, d’envisager cette réforme sous trois angles intangibles. Le parlementarisme, pour mettre fin aux dérives autoritaires, le fédéralisme, pour rapprocher l’exercice du pouvoir de la vie quotidienne et la construction européenne, pour assurer la paix et la stabilité aussi bien de notre petit pays que de notre environnement. Il y a 200 ans, les Girondins se sont fait couper la tête pour avoir compris que le centralisme pouvait dévier en tyrannie. Il est temps de relire Condorcet[5].

En bonus, je ne résiste pas au plaisir de citer ce petit texte d’Errico Malatesta, propagandiste critique de l’anarchisme : Qu’est-ce que le gouvernement ?

La tendance métaphysique (qui est une maladie de l’esprit par laquelle l’homme, après avoir abstrait par processus logique les qualités d’un être, subit une espèce d’hallucination lui faisant prendre conscience de la réalité), la tendance métaphysique, disions-nous, qui a encore de profondes racines dans l’esprit de la plupart des hommes contemporains, fait que beaucoup conçoivent le gouvernement comme une entité morale, douée de certains attributs de raison, de justice, d’équité, indépendants des personnes qui sont au gouvernement.

Pour eux, le gouvernement, ou mieux l’Etat, est le pouvoir social abstrait ; c’est le représentant, abstrait toujours, des intérêts généraux ; c’est l’expression du droit de tous, considéré comme limite des droits de chacun. Ce mode de concevoir le gouvernement est appuyé par les intéressés à qui il importe de sauver le principe d’autorité et de le faire survivre aux fautes et erreurs de ceux qui se succèdent dans l’exercice du pouvoir. 

Pour nous, le gouvernement, c’est l’ensemble des gouvernants. (…) ceux qui ont, à un degré plus ou moins élevé, la faculté de se servir de la force sociale – c’est-à-dire de la force physique, intellectuelle et économique de tous – pour obliger tout le monde à faire ce qu’ils veulent, eux. Cette faculté constitue, pour nous, le principe de gouvernement, le principe d’autorité.

Quelle est la raison d’être du gouvernement ?

Pourquoi abdiquer sa propre liberté, sa propre initiative dans les mains d’un petit nombre ? Pourquoi leur donner cette faculté de s’emparer de la force de tous, contre la volonté de chacun ou non, et d’en disposer à leur gré ? Ont-ils donc tant de qualités exceptionnelles qu’ils puissent, avec quelque apparence de raison, se substituer à la masse et s’occuper des intérêts, de tous les intérêts des hommes, mieux que ne sauraient le faire les intéressés ? Sont-ils infaillibles et incorruptibles au point qu’on puisse avec apparemment assez de prudence confier le sort de chacun et de tous à leur science et à leur bonté ?

Et quand bien même il existerait des hommes dont la bonté et le savoir seraient infinis, quand bien même le pouvoir gouvernemental irait aux plus capables et aux meilleurs – et c’est là une hypothèse que l’Histoire n’a jamais confirmée, et dont nous pensons qu’il est impossible qu’elle soit jamais confirmée – est-ce que le fait d’avoir en main le gouvernement ajouterait quoi que ce soit à leur capacité de faire le bien ou est-ce qu’au contraire cette capacité ne s’en trouverait pas paralysée et détruite par la nécessité où se trouvent les hommes qui sont au gouvernement de s’occuper de multiples choses auxquelles ils n’entendent rien, et surtout de gaspiller le meilleur de leur énergie pour se maintenir au pouvoir, contenter leurs amis, tenir les mécontents en bride et mâter les rebelles ?[6]


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