Un nouveau nom pour le FN : le parti des gagnants ?

C’est la crise au Front national, haro sur Philippot, il faut en changer le nom pour repartir de zéro. Quelle est l’origine du problème ? Il s’agit des défaites aux élections présidentielles et législatives de 2017. Mais doit-on vraiment envisager ces défaites comme des insuccès ?

L’élection présidentielle a eu lieu en premier. Tout y est organisé pour qu’il y ait un second tour avec deux candidats et que le vainqueur soit donc élu avec plus de 50 % des suffrages exprimés. Les deux tours sont espacés de quinze jours, histoire à nouveau de dire qu’il s’agit d’une élection particulière. Ce sont presque deux élections distinctes en effet. Le premier tour désigne deux vainqueurs puis le second un seul. Le Front national et Marine Le Pen sont bien à ranger parmi les vainqueurs du premier tour. C’est une victoire qui n’est pas à minimiser puisque l’offre politique était large, limitant ainsi les votes par défaut, et la concurrence féroce. Quatre candidats pouvaient ambitionner de se qualifier pour le second tour et tous leurs partisans se sont mobilisés au premier. Marine Le Pen s’est qualifiée pour le second tour et c’est bien une victoire, c’est pour ça que l’ambiance à Hénin-Beaumont était à ce point festive le dimanche 23 avril. Pour le Front national, cadres et militants réunis, c’était une fin en soi, la seule victoire possible et envisageable. C’est pourquoi il fallait danser et parader.

Pour le second tour, le Chalet du Lac dans le bois de Vincennes avait été réservé par le parti. C’est certes proche de Paris et des médias mais c’est aussi petit et sans aucune symbolique politique. On y célèbre en effet d’habitude plutôt des mariages et des thés dansants. Le Louvre, la Concorde, la Bastille, c’est quand même autre chose. Aucun dirigeant du FN n’espérait remporter le second tour. C’est une défaite arithmétique mais une victoire n’avait jamais été envisagée.

L’élection présidentielle est en effet tout à fait singulière en France aujourd’hui. La participation s’est élevée en 2017 à 77,77 % des inscrits au premier tour. Pour rappel, ce même taux a été de 48,71 % aux législatives de 2017 et aux quatre scrutins nationaux précédents de 49,91 % (régionales de décembre 2015), de 50,17 % (départementales de mars 2015), de 43,09 % (européennes de mai 2014) et de 63,55 % (municipales de mars 2014). La participation au premier tour de l’élection présidentielle est très supérieure aux autres scrutins. Qu’est-ce que ceci veut dire ? D’une part, que beaucoup pensent qu’il s’agit de l’élection la plus importante, à laquelle il faut prendre part pour donner son avis. Le vote à la présidentielle est donc beaucoup moins une expression de contestation. Les autres élections étant vues comme moins utiles, on peut voter autre chose pour exprimer son mécontentement. D’autre part, les résultats des élections présidentielles sont difficilement comparables avec ceux des autres élections. A toutes les élections, vous avez les fidèles de la vie politique qui se déplacent et qui s’expriment. Pour gagner une élection présidentielle, il faut réussir aussi à mobiliser les autres, ceux qui votent rarement. Le Front national a ses fidèles, ça ne fait aucun doute. Si l’on ne tient compte que des élections présidentielles, ils sont là depuis près de trente ans. En 1988, Jean-Marie Le Pen faisait 4 376 742 voix (soit 14,38 % des votants). En 1995, le score du fondateur du FN est très proche avec 4 571 138 voix (soit 15 % des votants). C’est la base du FN, qui, si elle n’est pas décédée depuis, vote à toutes les élections pour les Le Pen. Et parfois, lorsque la participation est très basse, cette base permet au FN d’obtenir un pourcentage des votants beaucoup plus fort et de se revendiquer le « premier parti de France », comme aux européennes de 2014. En 2002, Jean-Marie Le Pen rassemble 4 804 713 voix soit 16,86 % des inscrits. En cinq ans, il n’a pas gagné 300 000 voix mais la faiblesse des autres fait qu’il se qualifie pour le second tour. Le vrai accident se passe en 2007 où Le Pen père ne fait que 3 804 530 voix (soit 10,44 % des votants) pour sa dernière candidature présidentielle. Sa fille réalise une vraie performance en 2012 avec 6 421 426 voix (soit 17,90 % des voix). 2017 est encore une progression, avec 7 678 491 voix (soit 21,30 % des votants). Le nombre d’électeurs du FN a progressé en 2017, il n’est pas possible de parler de défaite.

C’est même une victoire parce que le plafond de verre est en train de disparaître pour le FN. En 2002, Jean-Marie Le Pen a obtenu 5 525 032 voix au deuxième tour de la présidentielle. Seul face à un Jacques Chirac président sortant, le patriarche n’a progressé que de 700 000 voix (soit l’équivalent de la population du Morbihan ou de la Meurthe-et-Moselle, entre la 32e et la 33e position au classement des départements par nombre d’habitants). Le vote Jean-Marie Le Pen et Front national était inenvisageable pour une immense majorité de Français en 2002. De nombreux électeurs avaient connu la deuxième Guerre Mondiale. Le personnage Le Pen, parfois vulgaire et agressif, rebutait.

Jacques Chirac avait refusé de participer au débat télévisé de l’entre-deux tours. Et les manifestations et mobilisations anti-FN s’étaient multipliées. En 2017, Marine Le Pen a obtenu 10 638 475 suffrages. Elle a quasiment gagné 3 millions de voix entre les deux tours (c’est plus que le premier département français en nombre d’habitant – le Nord avec 2 600 000 habitants en 2014 –  ; c’est plus que le total d’habitants de la nouvelle région Bourgogne-Franche Comté et quasiment autant que la population de la Bretagne). Le score de 2017 est un succès. Alors que le bon score de Jean-Marie Le Pen au premier tour de 2002 était une surprise, tout le monde s’attendait à ce que Marine Le Pen réunisse plus de 7 millions d’électeurs en 2017. Face à la menace, il n’y a pas eu un sursaut de mobilisation au premier tour. La qualification au second tour n’a pas surpris, n’a que peu ému et 3 millions de Français sont arrivés à la conclusion que le FN était un moindre mal… Comment peut-on parler de défaite dans ces conditions ? Le Front national devient normal et Nicolas Dupont-Aignan s’est même rallié à Marine Le Pen entre les deux tours. Beaucoup ont hésité à voix haute. Le Front national n’est plus seul et à l’écart. C’est une éventualité comme une autre pour un nombre toujours croissant de Français.

Certes il y a eu la présidentielle, mais les législatives ont été très mauvaises pour le FN me direz-vous. En nombre de voix, c’est exact. Où étaient passés les 10 millions d’électeurs du 7 mai 2017 en juin ? Beaucoup sont restés chez eux. Mais ils se sont probablement dit ça ne sera pas pour cette fois Marine au pouvoir, donc ça ne sert à rien d’aller voter. Ce qui ne veut pas du tout dire qu’ils ne reviendront jamais voter Front national, bien au contraire. D’autres ont dû jouer tactique pour contrer Macron et se sont éloignés du FN. Là aussi, il faut douter du fait qu’ils ne reviennent jamais dans le giron frontiste. Le scrutin législatif sert de base pour la répartition du financement des partis politiques. Avec son score de juin 2017, le FN s’est assuré une meilleure cagnotte pour les cinq prochaines années. Pour l’ambitieux sans trop de scrupules, rejoindre le FN pour faire une carrière politique devient une éventualité tentante. Le recrutement de cadres ne devrait pas s’épuiser dans les mois qui viennent. Être député d’opposition n’offre pas un pouvoir considérable mais cela permet d’être plus visible et mieux entendu. De 2012 à 2017, le Front national n’avait que deux députés. Désormais, il en a dix. Huit étiquetés FN me dites-vous. Certes, mais Nicolas Dupont-Aignan, suite à son ralliement de l’entre-deux tours de la présidentielle, doit être rangé parmi eux également. Certes Jacques Bompard (qui a été élu mais sera suppléé par Marie-France Lorho) déteste les Le Pen, mais du point de vue du programme, c’est très très proche. Si l’on s’en tient au strict résultat du nombre de députés, le FN a multiplié son score par quatre ou cinq entre 2012 et 2017. Peut-on vraiment parler de crise et de défaite ?

Surtout, le Front national s’enracine dans le paysage. Sa présence devient habituelle et normale. Dans certains endroits, les électeurs confirment scrutin après scrutin leur choix frontiste. Même lorsque le candidat est ridicule et calamiteux, comme Ménard1 à Béziers ou Collard dans le Gard, l’électeur FN est content et il en redemande, quoi qu’il arrive.

Le cas Collard est éloquent. Novice en politique mais très célèbre grâce à sa carrière d’avocat, il est élu député en 2012 à la suite d’une triangulaire avec 42,82 % de voix (22 780 électeurs) contre 41,56 % à la candidate socialiste et 15,63 % au candidat UMP. Le premier mandat du député Collard est marqué par la vulgarité et l’outrance. Il est agrémenté d’une défaite aux municipales à Saint-Gilles. Malgré tout ceci, Gilbert Collard, 69 ans, est réélu député en juin 2017 avec 50,16 % des voix (19 834 électeurs). Alors que le FN devait beaucoup de ses succès à des triangulaires, désormais, il est aussi en mesure de remporter beaucoup de duels de second tour. Aussitôt élu, Gilbert Collard prend une grande décision. Fini le Rassemblement Bleu Marine, il adhère au Front national.

2017 n’est ni une défaite, ni la fin du FN. En 2017, le FN au pouvoir, ils sont de plus en plus à l’envisager et de moins à moins à le refuser. A bon entendeur…

1C’est Emmanuelle, l’épouse de Robert Ménard qui est député, mais il ne pouvait pas en être autrement.

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