Quand peut-on parler de France humiliée?

Quel est le sujet ?

En février dernier, un homme jeune a trouvé qu’une « des erreurs fondamentales de ce quinquennat a été d’ignorer une partie du pays qui a de bonnes raisons de vivre dans le ressentiment et les passions tristes. C’est ce qui s’est passé avec le mariage pour tous, où on a humilié cette France-là ». Depuis, ce petit a fait du chemin.

Comme souvent avec ce jeune homme, le propos mérite d’être expliqué. François Hollande a initié la loi sur le mariage pour tous. Concrètement, cette loi permet aux homosexuels de se marier comme le font les hétéros. Les intentions de François Hollande étaient multiples. Il s’agissait d’abord de tenir une promesse de campagne. Comme il savait déjà que nombre de promesses ne seraient pas tenues, il importait de respecter celle-ci. François Hollande souhaitait aussi en faire une arme politique. Le mariage pour tous était censé rassembler une large gauche autour de lui. Là où les politiques économiques divisent les gauches, la promotion des avancées sociales les rassemble. Ce n’est pas faux mais le calcul exagérait considérablement le pouvoir du mariage pour tous. Approuver une mesure ne revient pas à rallier une politique dans son ensemble. L’arbre ne peut pas cacher la forêt. A défaut, le mariage pour tous devait aussi créer une fracture béante entre droite progressiste et droite traditionaliste. La droite progressiste s’est faite discrète. La droite traditionaliste s’est retrouvée en première ligne. Il n’y avait pas de quoi lancer la guerre des droites, les intérêts électoraux étant plus forts que cette querelle.

Heurs et malheurs de la France humiliée

La France catho et tradi a paniqué. Le mariage homosexuel l’horrifie. C’est la fin du monde, l’Apocalypse. Elle a d’abord foncé tête baissée… pour faire le rude constat qu’elle n’était pas en phase avec la communication d’aujourd’hui. Les défilés dans la rue ne suffisent plus, comme au temps du mouvement de l’École libre. Il faut désormais des personnages qui incarnent la cause et des médias qui initient les campagnes de communication bienveillantes. Le Figaro est le journal de toutes les droites. Serge Dassault finance avant tout le libéralisme économique. Il n’était pas question pour ce journal de se mettre en première ligne sur cette affaire là. Dans l’audiovisuel, la guerre de l’audimat fait rage. Là aussi, pas question de se décaler pour prendre le parti des ringards. Mais Valeurs actuelles existait déjà. Il a fallu plusieurs mois pour devenir la référence de la droite très à droite et fort traditionnelle. C’est désormais chose faite.

La recherche d’une personnalité incarnant la cause fut périlleuse. Christine Boutin était la candidate naturelle. Mais son heure était déjà passée. Parfois, Christine frisait même l’humiliation en plein combat.

Les Lefebristes venaient d’être réintégrés par Benoît XVI. Sur leur lancée, ils ont tenté leur chance avec l’institut Civitas et son leader Alain Escada. Mais Escada était belge et toute la France tradi n’était quand même pas prête à oublier ses rhumatismes pour s’allonger en pénitence sur le bitume de nos villes. Même l’extrémisme a ses limites.

Pour tenir le haut de l’affiche, il faut certes de la détermination mais ça ne peut suffire. Ce supplément qui vous propulse au zénith, c’est le besoin de reconnaissance médiatique. Vous servez la cause mais la cause vous sert aussi, vous ressuscite d’entre les quasi anonymes pour l’occasion. Plus jeune que Boutin, plus cool qu’Escada, médiatique à souhait, c’était le moment Frigide Barjot.

Certes, une bonne partie de la France tradi a dû être gênée d’être aussi grotesquement incarnée, mais elle sentait bien que ça servait un peu la cause. Ce n’est pas une humiliation.

La loi est passée. Il n’était pas possible de ménager tout le monde. Soit les homosexuels étaient autorisés à se marier, soit ils ne l’étaient pas. Le demi-mariage n’était pas envisageable. Ce n’est pas une humiliation.

Après, il n’est plus possible de parler d’humiliation. La France tradi est organisée avec ses médias, ses financements et ses mouvements bien identifiés comme Sens Commun. La preuve ? Elle joue un grand rôle dans la primaire de la droite et contribue fortement au choix du candidat François Fillon.

La France humiliée quand même

À défaut d’avoir lu Gramsci dans le détail, notre France tradi l’applique. Il faut se diversifier pour obtenir l’hégémonie culturelle. Entre en scène la cause des Chrétiens d’Orient, en chanson :

ou en baskets :

Réfléchissons.

L’œuvre des Chrétiens d’Orient, dirigée par Mgr Pascal Gollnisch1 a été créée en 1856. Le zèle communicatif de Mgr Gollnisch combiné à la situation syrienne notamment ont amené l’œuvre des Chrétiens d’Orient sur le devant de la scène récemment. Il s’agit en fait de défendre la cause de la vieille solidarité entre les Chrétiens français et les Chrétiens d’Orient, qui s’est exprimée lors des croisades et qui a également motivé l’intervention coloniale de la France dans la région. Ce n’est pas dit explicitement cette fois-ci mais il s’agit à nouveau de défendre les gentils chrétiens d’Orient contre les méchants musulmans de la région. Devant les millions de morts en Syrie, n’est-il pas quand même indécent de donner la priorité de la solidarité à ses coreligionnaires ? Cette charité sélective n’est-elle pas humiliante?

La pilule « mariage pour tous » n’est vraiment pas passée. Quatre ans plus tard, la France tradi a remis le couvert. La Manif pour tous à la manœuvre, le bitume parisien pour cadre, les marcheurs contre la loi Taubira se sont remis en route. Venus des quatre coins de la France, ils n’ont pas eu mieux à faire le dimanche 16 octobre 2016. Quelques délicieuses célébrités se sont jointes à eux.

Outre Marion Maréchal Le Pen, nous pouvions noter les glorieux Robert Ménard, Gilbert Collard, Jacques Bompard, Claude Goasguen ou Nicolas Dupont-Aignan. Splendide !

Trois ans et demi après, trois millions de chômeurs ignorés, la priorité des priorités est d’empêcher des homosexuels, en nombre tout à fait modéré soit dit en passant, de signer un papier en mairie. N’est-ce pas humiliant ?

L’ultime humiliation présidentielle

Notre France catho a trouvé son champion lors de l’élection présidentielle : François Fillon. C’est elle qui l’a porté, soutenu, encouragé, contre vents et marée. Tant d’abnégation au service d’une cause désespérée, n’est-ce pas humiliant?

Apparemment, ça ne leur suffisait pas.

23 avril 2017 : résultats du premier tour de l’élection présidentielle. Il ne faut même pas 24 heures à la Manif pour tous pour oublier Fillon et identifier Belzébuth :

Flairant l’humiliation ultime, Christine Boutin emboite le pas. Encore plus de honte sur moi, s’il vous plaît, j’en veux encore : « Macron, ce n’est pas possible ». Et je me justifie  : « Je veux faire comprendre aux Français de droite que voter Le Pen, ce n’est pas adhérer au Front national. C’est simplement un vote contre Emmanuel Macron ». Je ne suis pas encore assez ridicule. J’en rajoute :  « ce n’est pas un vote d’adhésion au Front national. Ce parti, je l’ai combattu toute ma vie. On ne peut pas avoir de doute là-dessus (…). Maintenant, je dois travailler pour lever l’inquiétude, la peur et l’opprobre qui pourraient s’abattre sur les électeurs de droite tentés par le vote Le Pen ».

La France humiliée assurément, mais par ses propres soins.

 

1Ce nom vous dit quelque chose ? Vous connaissez peut être le grand frère, un certain Bruno…

Laisser un commentaire