Peut-on rire avec n’importe qui sur internet?

Les internets n’ont rien inventé. L’essentiel de ce qu’on y trouve parle de sexe, de ragots, de blagues et de comment faire du fric, ce qui ne change absolument rien aux discussions de bars et de repas familiaux. Comme ce sont des choses humaines qui sont quand même beaucoup plus drôles à faire quand on est plusieurs, il paraît logique qu’un outil comme Internet soit utilisé à ces fins. Comme l’heure est à se poser des questions sur ce qu’on a le droit ou pas de dire et surtout de moquer (et pas sur le sexe, les ragots et le fric, qui eux ne risquent rien), autant jeter un œil à ce qui se fait en matière d’humour sur les rézosociaux.

Les habitués de Reddit ou de 9gag et autres sites des Internets sociaux comprendront facilement les références qui seront faites dans cet article. Pour les autres, il faudra un petit temps d’adaptation, et en premier lieu en revenir aux définitions de base. Vous ne pouvez rien comprendre à l’humour sur Internet sans être familier du « mème ». Le principe du mème internet est décrit par le dictionnaire Merriam-Webster comme étant une idée, un comportement, un style ou un usage qui se diffuse d’une personne à l’autre au sein d’une culture. Pour les fascistes de la francophonie, l’inventeur du terme, Richard Dawkins, a souligné la similitude du terme avec le mot « même » français. La première définition de ce dernier sur le CNRTL en étant « marque l’identité ou la ressemblance entre des entités appartenant à des êtres distincts ».


Humour, décalage, encule un mouton, quoi.

L’idée principale est proche du comique de répétition. Une image, un terme, un personnage, une situation ou une façon d’écrire commence à être utilisé afin de faire passer un message-type. Par exemple, le « Good Guy Greg » (Greg le bon gars) est utilisé pour décrire un individu généreux, attentionné. A l’inverse, « Scumbag Steve » (Steve le connard) est mobilisé pour attaquer quelqu’un d’égoïste et méchant. Beaucoup plus drôle en général parce que complètement absurde et uniquement basée sur du visuel, les situations d’animaux conduisant des véhicules ou montant sur des animaux plus grands, regardant l’objectif et déclarant « Pas de le temps d’expliquer, monte dans la voiture »[1]. L’absurdité et la répétition provoquent un rire assez bête, certes, mais renforcé par le sentiment d’appartenir à un groupe d’initiés capables de piger la blague. C’est un des mécanismes traditionnels de la culture geek. Si vous n’arrivez pas à comprendre le débat sur Greedo et Han Solo, vous êtes hors de la conversation[2]. A l’inverse, si vous avez un avis dessus, que ce soit le bon ou le mauvais, vous êtes digne de participer. Ces jeux d’inclusion-exclusion à un groupe sont la conséquence d’un microcosme originel dont la spécialisation technique isolait socialement, ce qui n’est pas une exception dans les sociétés humaines. La définition peut s’appliquer à l’orientation politique, sexuelle, ou même la famille. Les mèmes sont des artefacts culturels similaires au keffieh ou aux pendentifs représentant un A cerclé, des outils symboliques permettant de s’identifier à un groupe.

Le développement de l’accès à Internet a élargi ce groupe et les outils symboliques des geeks sont devenus accessibles à une population plus large. Il n’est plus nécessaire aujourd’hui d’avoir fait une fac de physique pour avoir entendu parler du chat de Schrödinger, même si son importance théorique reste inaccessible au lecteur moyen[3]. Les sites comme 9gag et Reddit sont des espaces communautaires, ouverts à la participation et les commentaires de tous. Le suivi régulier des publications qui y sont faites permet en quelques jours de comprendre l’essentiel des blagues qui y sont faites, à force de les voir revenir et de suivre les gags récurrents ou se répondant les uns après les autres. Quelques rapides coups d’œil sur l’Internet Meme Database permettent même de remonter à l’origine des mèmes (les geeks ayant une manie prononcée de la signification et de la précision chronologique de leurs propres blagues).

Un des mèmes destinés à se moquer des auteurs trop jeunes pour leur discours. Mon préféré.

La forte présence des adolescents se ressent facilement ; les blagues sur les profs, les examens ou les parents sont légions (ainsi que la monomanie sur les seins et les héroïnes de manga[4]). L’anonymat d’Internet laisse cependant en suspens la question permanente de l’âge ou du genre chez les participants. L’humour « adolescent » (si tant est qu’on puisse utiliser une telle étiquette) peut parfaitement être pratiqué par des adultes. Ce maintien de l’humour dans un registre naïf, bite-couille et outragé par les injustices du monde est également un vieux reste de la culture geek. Se consacrer aux détails d’une science, d’un univers littéraire, n’a jamais été bien vu par le reste de la société et a toujours plus ou moins empêché ceux qui s’y adonnaient à sortir du cocon familial. De plus, le microcosme des études supérieures et plus particulièrement les écoles techniques, en maintenant de jeunes adultes dans la mécanique d’un apprentissage dirigé, ponctué d’examens et chapeauté par des autorités intellectuelles, n’aide pas à sortir du mode de pensée adolescent. Et si lesdites études sont majoritairement trustées par des mecs, les filles qui s’engagent dans cette voie souffrent du même défaut d’ouverture à la maturité.


Des images satellites du MH370

Des images satellites du MH370

mY95a36Aucun sujet n’est épargné par les internautes, quoique les publications soient soumises à des votes ouverts qui équilibrent la qualité des blagues en termes de compréhension ou d’impact. Il n’a fallu que quelques jours pour que les jeux de mots et autres montages idiots (et parfois hilarants) sur le MH370 ne commencent à faire surface dans les pages principales des sites. La grande liberté de ton et l’éloignement provoqué par l’espace numérique laissent libre court à des morceaux d’humour qu’il est difficile d’envisager dans d’autres médias. Il a déjà été démontré que rire à propos de la mort, la maladie, le physique, la religion, la politique, le genre ou l’ethnie n’était pas un problème et était même nécessaire, dans la mesure où il était acquis que les personnes avec qui on s’adonnait à ce genre d’humour étaient en accord avec nos valeurs de base. C’est parce que je sais que mon interlocuteur n’est pas raciste que je vais me permettre une blague raciste. Je ne ferai une blague sexiste publiquement qu’en étant sûr que l’humour pourra être correctement perçu, et qu’il n’y aura pas d’équivoque sur mon propos et sur mes véritables valeurs. Sauf que ceux qui avaient auparavant le monopole de l’accès à un public plus nombreux que la tablée dominicale chez tata Josette étaient globalement conscients de cette nuance. Ce qu’Internet offre, c’est cet accès à un public de manière impalpable. Chance pour les humoristes en herbe, les artistes de garage, mais chance aussi pour les groupuscules et les fanatiques. Sans pousser dans ces extrémités, c’est la diffusion d’idées moyennes qui est mise en avant. La diversité des participants fait passer d’un post à la gloire de Jésus à un running-gag sur la bêtise du créationnisme. Les jeux d’équilibres entre votes pour et votes contre qui sont le mode de fonctionnement de Reddit et 9gag entre autres font que différents types de posts vont se retrouver sur le devant de la scène. Mais dans la lecture quotidienne du site, toutes les opinions sont visibles. De ce mélange parfois drôle et parfois énervant sortent parfois des éléments ambigus, dont on ignore si il faut en rire ou en gerber.

Est-on dans de la dénonciation du droit à porter des armes, et l'image est effectivement drôle, ou dans la dénonciation de la politique de réduction des armes aux Etats-Unis?

La précision technique laisse supposer que l'auteur est fin connaisseur du matériel militaire. Il y a donc peu de chance que l'auteur soit vraiment antimilitariste... Pourtant la blague est lisible comme telle.

Je me cantonnerai pour le moment à l’exemple de la guerre et des relations internationales. Il existe une blague récurrente dont le principe est de montrer une arme de guerre imposante (si possible américaine) et d’ajouter un commentaire sur la quantité de démocratie que cette arme est susceptible de distribuer. Cette blague peut à la fois faire rire les antimilitaristes (comme vous bande de sales gauchistes) en montrant l’ambiguïté de la politique d’intervention américaine. C’est d’ailleurs un vieux classique du dessin politique de mettre en lien la violence d’Etat et les discours démocratiques et pacifistes du même Etat. Mais dans le même temps, elle peut être une forme d’humour inverse, glorifiant la force militaire américaine. Selon la logique de l’anonymat que j’ai développé plus haut, comment savoir ? On ne va pas faire une recherche complète à chaque fois sur l’identité et l’orientation politique de l’internaute ? Dans le même ordre d’idée, les « événements » de Crimée ont donné lieu à des publications intéressantes. Blagues sur Poutine, ou sur l’ambiguïté des positions occidentales, et souvent la reprise d’images et d’histoires de propagande. Les photographies de l’accueil fleuri reçu par les soldats russes à Simféropol étaient utilisées avec un ajout de texte, à la façon des autres publications, assorties d’un texte interrogeant le lecteur sur la pertinence de considérer l’intervention russe comme une agression. Si nous prenons comme principe que l’individu qui a posté ça n’est pas un agent du FSB (mais peut tout simplement être un lecteur de Russia Today[5]), on peut s’interroger sur l’impact que peut avoir ce questionnement sur son auteur et ses lecteurs. Il y a dans cette vision l’ironie de la distance entre le discours des médias occidentaux et les images de Crimée, et ça peut être une forme d’humour intéressante. Mais la reprise de photographies sans contexte, sans analyse, sans recul nécessaire, participe d’une diffusion du « bon sens » qui est le terreau des pires conneries.

Faut-il pour autant blâmer Internet et s’interdire de rire en ligne ? Probablement pas. De la même manière qu’il ne faut pas s’interdire de lire les journaux sous prétexte que les journalistes sont mauvais. Les canaux d’information comme les canaux du rire sont à partager avec des gros cons, et l’essentiel est d’apprendre à identifier ce qui nous correspond de ce qui nous repousse. Plus encore, la compréhension quotidienne des modes et des blagues communes permet d’aiguiser sa capacité critique et sa capacité à être audible. C’est l’erreur fondamentale des intellectualistes ou des marxistes-léninistes ancienne école; ils se sont enfermés dans leur monde en refusant l’existence d’autres expressions des idées, en les frappant du sceau de l’hétérodoxie. Savoir faire rire, c’est tout un travail d’écoute.


[1] Le dernier que j’ai vu était un dogue français sur un poney qui disait « No time to explain, get on the pony ! ». J’ai ri bêtement.

[2] L’incident a sa propre page Wikipédia, pour vous dire l’importance du débat. Évidemment, Han Solo a tiré en premier, ça tombe sous le sens.

[3] Declerck, Gunnar, « Physique de l’espace et phénoménologie de l’espace », in Philosophia Scientiae, 2011/3 (15-3). Non, je ne l’ai pas lu, mais faites-vous plaisir.

[4] Désolé, lecteurs de mangas ; vous n’êtes qu’une infime minorité d’amateurs éclairés face à une marée de jeunes cons. Sachez que je n’ignore pas la qualité de vos lectures, mais… *ajoutez de vous-même ici 15 minutes d’explications, d’excuses et de mise en nuance de ce que je pense sur les mangas pour éviter de se farcir une dissertation sur la culture japonaise dont je n’ai rien à foutre*…

[5] Un article de Business Insider sur le traitement de la question par RT.

Mathieu

Chef d'autogestionnés

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.