Nevermind the Hadopi

Récemment, j’ai reçu un mail de l’Haute Autorité pour la Diffusion des Œuvres et la Protection des droits sur Internet, plus connue sous l’acronyme aléatoire d’HADOPI[1]. Ce mail comportait un délicieux paragraphe, intitulé Pourquoi protéger le droit des auteurs. Je vous le délivre ici, histoire que vous profitiez vous aussi de la prose officielle à ce sujet :

Sous les apparences séduisantes de la gratuité, les pratiques qui ne respectent pas le droit des auteurs des œuvres privent, en effet, les créateurs de leur juste rétribution. Elles représentent un grave danger pour l’économie du secteur culturel et c’est la survie de la création artistique, sous toutes ses formes, qui est en cause. Pour mieux concilier les avantages d’Internet et le respect de la création, nous vous rappelons que des services en ligne de plus en plus nombreux proposent aujourd’hui des offres légales attractives et respectueuses des droits des créateurs.

On a beaucoup écrit sur ce sujet, sur l’inutilité, l’inefficacité et l’injustice de ce dispositif. D’autres ont démontré, mieux que moi, à quel point cette mesure était absurde et anachronique, aussi bien au niveau technologique, économique que de la création. On a mis en avant la ringardise des artistes soutenant cette démarche et l’incapacité des majors à proposer des solutions alternatives crédibles. On a même expliqué combien d’artistes indépendants soutenaient le téléchargement libre. Et l’on ne compte plus le nombre d’œuvres qui seraient totalement oubliées et perdues sans le rôle joué par le téléchargement libre. Hadopi était une mesure obsolète avant même sa mise en œuvre. Cependant, le paragraphe que je viens de citer pose une vraie question et une fausse réponse.

Un art vivant et mort

L’Art n’est pas un bureau d’anthropométrie ! La Lumière ne se fait que sur les tombes…

Le 19 décembre 1877, l’invention du premier support d’enregistrement du son par Thomas Edison a modifié pour longtemps notre rapport à la musique. Plus besoin de se déplacer pour écouter de la musique. Plus besoin d’orchestre, de spectacle, de représentation, la musique peut désormais s’écouter chez soi, seul, sans aucun contact humain avec les musiciens. Jusqu’ici, la rémunération de l’artiste était simple, puisque l’on payait le spectacle directement. Le cylindre d’étain, ancêtre lointain du CD, a donc ouvert la voie non seulement à une nouvelle source d’accès à la musique, mais aussi à une nouvelle sorte de rémunération. La musique devient le premier art à être à la fois vivant et mort.

La poésie est une clameur. Elle doit être entendue comme la musique. Toute poésie destinée à n’être que lue et enfermée dans sa typographie n’est pas finie. Elle ne prend son sexe qu’avec la corde vocale tout comme le violon prend le sien avec l’archet qui le touche.

Je m’explique. Les arts peuvent se séparer en deux grossières catégories, les arts morts, peinture, sculpture, cinéma, bandes dessinées et les arts vivants, théâtre, danse, cirque, arts de rue… La musique, depuis toujours, est dans cette seconde catégorie. Art éphémère dont seuls quelques instruments étranges subsistent. Art populaire, mystique, religieux, divin. Et si quelques partitions sont parvenues jusqu’à nous, les interprétations diffèrent et ne donne qu’un vague aperçu d’une époque révolue.

Avec nos magnétophones qui se souviennent de ces voix qui se sont tues, avec nos âmes en rade au milieu des rues, nous sommes au bord du vide, ficelés dans nos paquets de viande, à regarder passer les révolutions.

Et puis l’enregistrement est arrivé. Et la musique a perdu son sens. Et avec l’arrivée des maisons de disques, elle a perdu son âme. Désormais, la musique se produit, s’enregistre, se compile et se jette. Combien de pseudo-artistes déclarant avoir enregistré un album en attendant avec impatience la tournée ? Combien de stars de la télé-réalité, combien de vagues individus de passage ont enregistré un single engrangeant des millions sans jamais avoir touché un instrument de musique ?

La musique est un art de scène et l’enregistrement un accident de l’Histoire. Le mp3 et sa descendance s’assurera de reléguer le CD aux oubliettes où seuls quelques archivistes livides iront les rechercher. Le vinyle deviendra un objet de collection que seuls quelques DJ réveilleront par moment. Et les artistes, pour trouver leur rémunération, n’auront que la scène. Leur place. Celle qu’ils n’auraient jamais dû quitter.

La musique se vend comme le savon à barbe. Pour que le désespoir même se vende il ne reste qu’à en trouver la formule.


Le salaire de la peur

Mais le point essentiel dans le petit texte que le gouvernement a pondu, c’est cette idée de juste rétribution. Leur vision de l’artiste est une vision de fonctionnaire, attendant la retraite. Il faudrait d’ailleurs les prévenir que Johnny et Sardou ont atteint la limite d’âge.

Plus sérieusement, je trouve inquiétant que personne ne réagisse à ce sujet. Depuis quand un artiste a-t-il droit à une juste rétribution. Le succès est, par définition injuste. Van Gogh qui n’a vendu qu’une seule toile contre un repas, a eu droit à la postérité, pendant que certains de ses congénères vendant par paquets de douze n’ont même pas leur nom dans le Robert des noms propres.

Mozart est mort seul, accompagné à la fosse commune par un chien et des fantômes

Un artiste doit exprimer une idée, un message, une beauté, une violence. Un artiste doit avoir quelque chose à dire, pas à gagner. Bien entendu, s’il peut vivre de son art, j’en suis ravi. Mais cela ne doit pas  être le but. Au contraire, l’argent a plutôt tendance à nuire à la création. Il rend feignant, prétentieux, arrogant. Il rend heureux. Si l’artiste veut une juste rétribution, il va faire pousser des tomates. Et il fout la paix à nos oreilles.

N’oubliez jamais que ce qu’il y a d’encombrant dans la Morale, C’est que c’est toujours la Morale des autres. Les plus beaux chants sont les chants de revendications.

Je n’arrêterai pas de télécharger de la musique. Pour découvrir des nouveaux sons et remplir mon cerveau de nouvelles images. Je n’arrêterai jamais de partager mes coups de cœur musicaux. J’aime profondément la musique. Et ce n’est pas un mail d’une autorité autoproclamée qui changera quelque chose.

A l’école de la poésie, on n’apprend pas. On se bat ![2]


[1] Parce HAPLDDOELPDDSI, c’est plus dur à populariser quand même.

[2] Toutes les citations sont issues de Préface, poème mis en musique de et par Léo Ferré

Un commentaire

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.