Marine Le Pen ou la haine de la révolution

Comment parler de l’extrême droite française, sans d’abord aller chercher au plus profond de son Histoire. Le Front National n’est pas un parti Nazi. Rien (ou si peu) ne le lie aux mouvements fascistes de la première moitié du XXème siècle. Il tire son héritage de bien plus loin, de bien plus profond, d’un horizon spécifique à la France. Et il représente, par son virage populiste des années 2000, un mouvement hybride qui doit être combattu autrement que par des touche pas à mon pote.

En préalable à une série de réflexions sur la lutte contre l’extrême droite, une petite notice historico-politique en guise d’introduction.

La naissance de la Droite

Avant la Révolution Française, la société est inégalitaire par structure et volonté divine : une trinité d’organisation humaine fantasmée venu du tréfonds du passé : orant (ceux qui prient) pugnant (ceux qui combattent) laborant (ceux qui travaillent)[1]. La place de chaque homme, de chaque femme est assignée par naissance et non négociable. La démocratie athénienne comme la république romaine validaient cette inégalité entre les hommes, ainsi qu’entre les hommes et les femmes.

Mais le XVIIIème siècle, les Lumières et surtout 1789 vont reconstruire le paysage social. Ils proclament une valeur fondamentale, l’égalité des droits pour tous les hommes (l’exclusion des femmes et la justification scientifique de celle-ci sera le cœur d’un autre article) et un principe intangible, la liberté.

Le clivage Gauche/Droite apparaît dès août 1789, autour de la question très symbolique du véto royal. Les partisans de celui-ci, principalement issus de la Noblesse et du Haut Clergé, se placent à la droite du président de l’Assemblée Constituante, les opposants, Tiers Etat et Bas Clergé, à gauche. Ainsi, bien que la suite des événements se situe dans un clivage différent (Montagnards/Girondins, Jacobins/Thermidoriens) dans les différentes assemblées, les bases idéologiques de la droite française sont installées dans le paysage.

 

Les Trois Droites

On peut distinguer, en simplifiant grandement, trois droites[2] en France. La droite « libérale » (au sens politique du terme), la droite « bonapartiste » et la droite « antirévolutionnaire ».

Passons rapidement sur les deux premières, au pire, la (re)lecture de René Rémond ne fait de mal à personne. La droite libérale est héritière de l’orléanisme, cette tendance du monarchisme, apparu dès le début de la Révolution et qui aura son heure de gloire entre 1830 et 1848. Adhérente aux valeurs de la Révolution, parlementariste (bien que préférant le suffrage censitaire durant le XIXème), elle oscille entre conservatisme moral et ouverture politique. Avec la stabilisation du système démocratique, cette droite va s’ouvrir au libéralisme économique et trouver son apogée avec l’élection de Valéry Giscard D’Estaing en 1974.

Il est assez facile de déterminer la naissance de la droite bonapartiste. Cette droite adhère elle aussi aux valeurs de la révolution, et est souvent imprégnée d’une empreinte sociale. Elle est avant tout un rejet du parlementarisme et un refus de la division des partis. Presque Nietzschéenne, elle s’articule autour d’un seul homme, si possible en uniforme, qui se porte garant de la grandeur de la nation. L’autorité dans la démocratie disait Napoléon. Le lien avec De Gaulle est aisé par l’uniforme, celui avec Sarkozy l’est par la taille.

Il est amusant de noter que la droite, qui ne cesse de railler la gauche et ses penseurs vieux d’un siècle, ne se soit toujours pas cherchée de nouveaux modèles depuis 200 ans. De plus, ce découpage ne prend que peu en compte une composante fondamentale de l’électorat de droite : le catholicisme.

 

De la Contre Révolution à Marine Le Pen

Le 12 juillet 1790, la loi sur la constitution civile du Clergé est adoptée, malgré l’opposition des élites religieuses et nobles. Les prêtres doivent dorénavant prêter serment de maintenir de tout [leur] pouvoir la Constitution. Si le Bas Clergé est partagé (environ la moitié d’entre eux prêtera serment), seuls quatre évêques se plieront à la nouvelle règle. C’est autour d’eux et des émigrés (ces nobles qui avaient fui la Révolution) que se constituera la base de la première des droites, la Contre Révolution. Revenus aux affaires en 1815, ils se feront désormais appeler légitimistes, refusant en bloc les acquis de la Révolution, par-dessus tous les principes d’égalité et de liberté.

Chassés par la rue en 1830, ils ne reverront presque plus le pouvoir mais leur capacité de nuisance sera toujours présente. Ils empêchent la restauration de la royauté en 1870 par leur jusqu’auboutisme et se recycleront dans l’antiparlementarisme durant la troisième république.

C’est de cette droite que le Front National est issu. Celle qui, par l’intermédiaire du Général Boulanger, s’est matinée de socialisme charitable et d’antisémitisme théorisé (ce qui inspirera les fascistes européens), celle qui manifesta contre Dreyfus au mépris de la justice, celle de l’Action Française et des ligues qui tentèrent de renverser la République au soir du 6 février 1934, celle de Pétain et de la collaboration, qui, bien que détestant les boches, en profitèrent pour mettre à bas cette République et ses valeurs dévoyées.

Cependant, le Front National n’est pas que ça. Dès sa création, il est la difficile osmose entre négationnistes, anciens miliciens ou de la SS Charlemagne d’une part, et d’anciens résistants, déçu du Gaullisme (et notamment de la perte de l’Algérie Française) ou du communisme d’autre part. C’est un parti populiste, qui a intégré le fonctionnement républicain et qui, notamment depuis l’élection de Marine Le Pen, a réussi à dépasser le clivage du racisme et de l’antisémitisme qui représentait la barrière symbolique pour une grande partie de l’électorat de droite, notamment catholique. Marine Le Pen est en train de réussir la fusion de la droite bonapartiste et de la droite légitimiste. Cela ne lui suffira probablement jamais pour être élue, mais cela sera suffisant pour semer le trouble dans le débat démocratique.

Jouer avec le feu comme le fait l’UMP avec ses débats nauséabonds sur l’identité nationale, la laïcité, l’islam, avec ses discours sécuritaires et anxiogènes n’est plus tolérable. Et la gauche, par son incapacité à répondre fermement aux enjeux de ce débat, à défendre les valeurs de la République que sont l’intégration, l’égalité des chances et des droits et les libertés individuelles comme par son antiracisme puéril et complaisant, laisse le champ libre au Front National pour imposer ses débats.

Combattre le FN aujourd’hui, c’est être conscient que ses penseurs, ses théoriciens, ses idéologues haïssent la démocratie parlementaire et les idéaux d’égalité et de liberté de 1789. C’est avoir à l’esprit que pour servir cette haine, ils utilisent le populisme. Et que l’arme du populisme, c’est d’apporter les bonnes réponses à des mauvaises questions.

Mais cela sera le sujet du prochain post.



[1] Georges Duby, Les trois ordres ou l’imaginaire du Féodalisme, Gallimard, NRF, Paris, 1978

[2] René Rémond, Les droites en France, Aubier-Flammarion, Paris, 1982

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