L’humour, l’art et l’extrême-droite

Récemment nous nous vîmes –mes co-bloggueurs et moi-même- prendre part à une discussion sur les internets sociaux, provoquée à l’origine par le partage d’une publication d’autres internets. Le sujet portait sur le caractère douteux d’un geste reprenant le nom d’un plat typique lyonnais que nous aimons tous. La discussion portait sur l’humour et son usage politique, ou plutôt la politique diffusée sous forme humoristique. Oui, ça va parler de nazis et de conspis.

Je vais tenter de prendre du recul sur la question, malgré mes opinions tranchées, malgré mon dégoût pour ce débat puant. Et je vais m’obliger à ne pas citer de noms connus, pour m’épargner à voir apparaître dans les commentaires des afficionados hystériques de ceux que je dénonce. Le plaisir du ban ne suffit pas à retirer la souillure que propagent ces connards. Je vais laisser mon vocabulaire hargneux dans ce paragraphe et passer à une analyse un peu plus posée.

L’humour et l’art sont des sports de combat

L’humour et l’art sont deux mots qui sont presque unanimement révérés comme étant des éléments constitutifs de l’humanité, dans la mesure où manger et faire l’amour sont des choses qui existent chez d’autres êtres vivants que nous. La gauche revendiquant l’humanité de ses positions, et reflétant la personnalité de ceux qui s’y reconnaissent, a fait ses étendards à partir des deux termes. La défense de la culture ouverte n’est pas dans le corpus d’identification politique de l’UMP. L’humour à l’échelle politique a connu plus de représentants de gauche que de droite. Dans le champ politique, humour et art appartiennent fermement à la gauche. La droite ne tente de désamorcer la question qu’en jouant sur un classique, celui de l’apolitisme et de l’union sacrée de l’humanité. Tout le monde a le droit de rire ; l’art est quelque chose de personnel. Ce positionnement est clamé comme tolérant, en opposition à une gauche d’intellectuels toujours prêts à mépriser le bon peuple. Ses rires seraient ainsi mis au rabais, ses préférences ignorées au profit d’une tyrannie du « bon » goût. Déjà, tous les éléments de la discussion que nous avons eue sont présents.

Si les propos de « l’humoriste » ne nous font pas rire, grand bien nous fasse. Si « l’artiste » pratique une manière de faire qui nous paraît inconvenante, pas besoin de faire preuve d’intolérance. Ce discours œcuméniste s’est infiltré, avec la certitude du bon sens, au-delà des limites du public traditionnel de la droite. La tyrannie de la critique est maintenant bien intégrée. D’un point de vue dialectique comme d’un point de vue politique, c’est un contresens gravissime et fondamentalement dangereux. La critique et les notions de bon et de mauvais goût sont les deux plus puissants vecteurs de liberté de l’esprit humain. Ils sont la conséquence de la réflexion, du recul critique, de la mise en contexte d’un fait dans le bouillon général de l’humanité. Esquiver le sens critique, la relecture des propos, la mise en abyme d’un évènement, c’est au contraire plonger exactement dans une dictature du refus de penser, dans une tyrannie de l’art et de l’humour comme étant absolument intouchable. Tout doit pouvoir se détruire pour éviter l’enkystement.

De ce premier point, tirons en la notion de politiquement incorrect, d’impertinence vis-à-vis du goût proclamé comme étant le bon. C’est une seconde conséquence de la politique d’ouverture populaire de la droite, et d’une bonne partie de la gauche –et je parle là de toute l’histoire du XXe siècle. A défaut de séparer la population en classes de richesses, segmentation qui s’est avérée absurde en raison des mutations économiques et sociales contemporaines, il a paru progressivement et imperceptiblement plus pertinent d’opposer une entité floue –les gens, le peuple- à quelque chose de tout aussi flou mais plus marquant, les intellectuels. Ils sont facilement identifiables. Il y en avait toujours un ou deux dans la classe. Ils ont réussi, ils écrivent des livres. Ils professent. La réussite de ce travail de sape contre la pensée, c’est d’être parvenus à transvaser les frustrations d’une situation d’opposition entre dominants et dominés sur ce champ de la pensée. A force de dire que le savoir c’est le pouvoir, on a fini par le croire. Les intellectuels seraient ainsi des dominants, tyrannisant nos pensées puisque supérieurs dans leur façon de se comporter et de concevoir la vision des autres. Réussite, donc, de ce discours de droite et de gauche en mal d’électorat et désireuse de faire oublier ses incapacités. Victoire dont ils ne profitent pas, puisque ce sont leurs adversaires politiques qui en ont récupérés les fruits blets.

Je ne vais pas disserter sur la nature de l’extrême-droite, ce n’est pas mon propos. Elle est multiforme, elle est complexe, elle ne peut pas être résumée à des termes simplistes. C’est pourquoi il est nécessaire pour ceux qui en font partie de sortir de son environnement sémantique. Prétendre ne pas être d’extrême-droite, c’est se dépêtrer de ces vieux cadavres qui sont trop embaumés pour être sereinement parfumés de bon sens. L’extrême-droite à laquelle nous avons affaire aujourd’hui a parfaitement compris les codes politiques de notre temps. Elle a assimilé ce discours visant le bon sens des gens, elle utilise cette facilité de langage pour en faire un programme. Le bon sens, l’humour et l’art sont tout sauf inoffensifs. C’est pour ça que l’esprit critique est nécessaire. Pour empêcher les notions du bon sens, ces notions naturelles qui viennent à l’esprit comme des émotions, de prendre le pas sur le rationnel et la perception des valeurs. La haine ancestrale de l’extrême-droite pour la réflexion progressiste s’est trouvé un allié de poids en retournant les armes de la gauche contre elle.

Incohérences des discours

Encore une fois, tous ces éléments étaient présents dans cette discussion. Parce que l’individu célèbre dont nous parlons, son « humour » et son « art » sont à replacer dans un contexte. Il suffit de faire la prosopographie de son entourage pour avoir une vague idée de l’univers mental dans lequel il évolue depuis au moins dix ans. C’est un véritable catalogue de tout ce que l’extrême-droite compte de groupuscules. Il est résolument, définitivement et indéfectiblement d’extrême-droite. Est-ce une provocation volontaire, une tentative d’infiltration héroïque ? Jospin a fait de l’entrisme au PS, y-a-t’il encore des gens pour penser qu’il est encore trotskyste ? Peu importe finalement. Le résultat est là ; même si il se défend d’être d’extrême-droite selon les modalités que j’ai énoncées précédemment, il est clairement dans ce camp. Qui peut l’ignorer ? Je peux comprendre les hésitations à renier le passé, comme une relation amoureuse qu’on refuse d’accepter comme définitivement terminée. Je continue à écouter les Renaud et Cantat du passé, malgré le mal qu’ils ont infligé à l’image que j’avais d’eux. Le passé et la vérité sont des choses abstraites, et c’est en historien que je le dis ; le présent est une chose tangible, tout comme la politique et la réflexion. Et le présent a cette spécificité d’être toujours trop tard.

Il y a urgence, urgence d’en finir avec ces incohérences dans les discours. Non, Desproges n’est pas comparable. Le politiquement incorrect de Desproges était une chose en son temps, le politiquement incorrect d’aujourd’hui en est une autre. Il ne faut surtout pas rester ancré aux mots. L’impertinence, l’incorrection, la rébellion sont des mots importants, mais ils nécessitent de les sous-peser en permanence pour empêcher leur dévoiement. Il n’y a pas d’impertinence à se déguiser en rabbin pour critiquer un mouvement politique. Le bon sens souligne l’universalité des cibles, j’affirme la réalité d’un seul but.

La censure, blanc-seing politique pour les nuls

Un dernier point, la question de la censure. Je ne supporte plus de voir Desproges cité à tort et à travers, de la même manière que l’apparition d’Audiard dans une discussion réussit désormais à m’emmerder au plus haut point. Quant à Voltaire, on ferait mieux de le laisser à sa poussière. Citer Desproges, Audiard ou Voltaire, ce n’est pas (plus) faire preuve de culture, c’est l’inverse. Ils font partie désormais du corpus de citations prémâchées offertes au tout-venant pour lui éviter de s’exprimer par ses propres termes. Pas besoin de réflexion si je scande un slogan bien connu. Notre objet de réflexion est-il victime de censure ? Il le prétend, le clame, et c’est son arme. Prenons l’artiste inconnu, et son corollaire, le penseur politique inconnu.

L’artiste inconnu fait –avouons-le- de la merde. Il s’échigne, se décarcasse, tente de présenter son œuvre, mais pas moyen, c’est de la merde, personne n’en veut. Est-il censuré ? Non. Ce n’est pas de la censure, c’est un processus économique, social, intellectuel. L’effort de l’artiste est vain, c’est triste. Parfois, le temps fait que des choses ressurgissent, et que la merde d’un jour devienne le génie d’un autre. C’est triste, et j’imagine que les artistes sont plus sensibles à ça qu’un historien.

Le penseur politique inconnu dit –avouons-le- de la merde. Je vous passe les étapes, personne n’en veut. Est-il censuré ? Non. A moins qu’il ne le prétende. Qu’il le crie aux bons endroits. Qu’il s’allie avec les bons porte-paroles. Avec un peu de chance, il parviendra à convaincre ceux qui ne croient pas dans les processus longs, dans le temps de la réflexion, et dans l’importance des détails dans les discours que ses idées sont censurées parce que, finalement, il ne dit pas que des conneries. Si en plus il est artiste, il fera pleurer dans les chaumières sensibles à l’art. Tout bénef.

Censurer ? Non. Combattre, prouver, faire réfléchir. Défendre ce qui nous plait dans les mots impertinence, incorrection, rébellion, les retirer de la bouche de ceux qui au final, veulent nous les confisquer. Et surtout, continuer à insulter les cons qui prétendent réfléchir, prendre le temps, alors qu’ils sont captifs d’une propagande réussie de néant intellectuel et de raccourcis faciles. En espérant, naïvement, qu’à force de prendre des fions dans la gueule ils réaliseront à quel point ils se sont plantés et ont participé à l’aliénation des esprits et collaboré à nier l’humanité.

Mathieu

Chef d'autogestionnés

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.