Lettre à ma fille

Je ne pensais pas un jour vivre comme vendredi soir la ronde des textos et des appels pour m’assurer que les amis et la famille parisienne allaient bien.

J’ai mis du temps à comprendre et à mettre des mots sur ce que je ressentais. Pour la première fois, j’ai peur pour toi. Pas de la maladie, pas d’un accident, j’ai peur que quelqu’un te fasse du mal. Ils se rapprochent, ils sont tout près et ça fait flipper. Ma première réaction a été de dire que l’on ne t’emmènera pas faire ta première fête des Lumières dans quelques semaines. Et puis, je me suis raisonnée, je ne les laisserai pas gagner sur ce terrain.

Ce week-end, j’ai lu plein de réactions, plein de témoignages. Des lettres, des messages écrits pour les amis, la famille, la France, le Monde. Et j’ai eu envie de t’écrire.

Pour commencer, je ne m’excuserai pas de t’avoir fait naître dans ce monde de merde de merde, pour plagier Le Gorafi. Le monde n’était déjà pas top en 2014. Par contre, je vais m’excuser de la lourde responsabilité que je vais te laisser. Avec ton père, on savait déjà que ce serait un travail de t’inculquer les valeurs auxquelles nous croyons : la laïcité, la tolérance, la fraternité, l’égalité et la liberté, ou plutôt les libertés. Mais, après ce 13 novembre, la tâche semble encore plus importante. Notre génération a certainement échoué quelque part, j’en prends pour exemple ce père de mon âge qui s’est fait exploser alors qu’il avait une petite fille. Je te regarde, et je ne comprends pas comment l’on peut en arriver là. Les méchants ne sont plus, comme nous l’imaginions, des adultes d’un autre pays ou d’un autre temps. Je suis une adulte et ils ont mon âge, ma nationalité, ils foulent les mêmes routes, les mêmes trottoirs. Ils ont souillé des lieux que je connais, ils ont mis leurs empreintes là où j’avais déjà posé les miennes.

Après t’avoir emmené dans des rassemblements et des manifestations pour pleurer nos tontons de Charlie, après t’avoir montré les fleurs et les bougies de la Place de la République, encore là un mois après, après t’avoir fait entendre le silence qui règne au Mémorial du 11 septembre, je vais devoir t’emmener dans d’autres rassemblements, d’autres manifestations pour pleurer des inconnus, des noms et des visages que nous ne connaissons pas. Et tu n’as pas 2 ans.

En tant que parents, nous allons essayer de ne pas te faire ressentir la peur, mais te faire aimer le vivre ensemble, la mixité sociale, l’interculturalité auquel nous croyons, encore plus aujourd’hui qu’hier. Nous allons essayer de t’inculquer la laïcité, le respect de l’autre. On t’emmènera à des concerts, on t’emmènera en terrasse (enfin, quand il fera meilleur), on te fera voyager, on te fera découvrir d’autres pays, d’autres mondes. De ton côté, j’espère que tu conserveras cette innocence, celle qui fait que tu t’en fous de la couleur, de l’origine, de la consonance des prénoms de tes copains de crèche. J’espère que tu seras fière des origines de ta famille, que tu en feras une force. J’espère que je saurai t’inculquer la mémoire familiale, faite de laïcité, d’immigration, d’éducation, de libertés. Je t’emmènerai certainement voir la nouvelle famille de mon père, sa femme, malienne et musulmane, pour te faire toucher du doigt la tolérance.

Il y a beaucoup de choses à faire pour changer le monde de demain. Et ça commence aujourd’hui, avec toi. Et cette chanson.

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