Le temps des cerises

12814055_10153886478655359_1827250046615524020_nLe 15 mars 1968 paraît dans Le Monde un article de Pierre Viansson-Ponté que l’on considère rétrospectivement comme l’orée des « événements » : la France, écrit-il, s’ennuie. En mars 2016, les Français ne s’ennuient pas ; les Français sont tristes et las.

Au-delà de nos frontières, nous assistons à la chute d‘un monde, à la résignation des hommes et des femmes d’Europe et d’ailleurs, qui insidieusement acceptent que leur champ des possibles se réduise jusqu’à disparaître pour céder la place à l’immédiateté, aux besoins primaires, à la peur. Nous assistons embarrassés à la survie des Grecs, des Espagnols, des Portugais, des Italiens. Il y a une gêne dans la plainte, les images des réfugiés venus de plus loin encore en tête ; l’idée que c’est toujours pire ailleurs, qu’il faut se contenter de ce que l’on a, qu’ici ça ne va pas si mal.

Et alors c‘est l’âme d’un pays qui s’étiole, sous nos yeux et dans nos cœurs, c’est l’âme européenne et l’âme du peuple mondial qui se racornit.

N’est-il pas détestable que le plus récent élan collectif de nos concitoyens soit un 11 janvier froid et silencieux, dans la douleur, les larmes et l’incompréhension ? Moins d’un an après, cette nouvelle vie qui est la nôtre est là et nous y voilà habitués, qui ne sursautons plus vraiment lorsque nous croisons des militaires armés jusqu’aux dents dans les gares et qui vivons dans un état d’urgence dont on nous dit qu’il cessera peut-être, plus tard.

Est-ce cela que nous voulons ? Collectivement, et individuellement, est-ce ainsi que nous voulons vivre ?

« On vaut mieux que ça », dit le beau slogan apparu sur Internet et si vite repris par tant d’entre nous. Car au fond, ce dont nous souffrons, c’est de la brutalité du quotidien, de la violence larvée des rapports de classe exacerbés par « la crise », entité trouble dont nous suivons la reptation sournoise depuis aussi loin que nos souvenirs nous portent. C’est du manque de considération général, c’est du culte d’un modèle obsolète, c’est des mensonges sur les plateaux télé, c’est des portes qui se ferment les unes après les autres. C’est de devoir se justifier de vivre, c’est de devoir se battre pour simplement exister.

Nos combats sont multiples, segmentés évidemment du fait de ce qui nous tient à cœur, dans nos différences de cultures, de croyances, de sexe, de genre, d’ambitions, de rêves, mais ils ont l’occasion demain de se rejoindre enfin. Nous sommes jeunes, nous sommes vieux, nous sommes salariés, nous sommes chômeurs, nous travaillons la terre, nous faisons progresser un chiffre d’affaire, nous disons « oui chef » et « merci patron », nous sommes une femme, nous sommes handicapé, nous sommes beau, nous sommes tout ce que nous voulons et pouvons, mais surtout, nous ne sommes pas dupes.

Alors aujourd’hui les Français parlent, dans la rue et sur les ondes, à la boulangerie et sur Twitter, avec leurs proches mais aussi des inconnus. Ils parlent des jeunes et des agriculteurs, ils parlent de leur lassitude et de la difficulté de boucler les fins de mois, ils parlent de leur dégoût pour les grands dirigeants et de leur mépris pour la classe politique, oligarchie double et indéterminée qui met à mal les espoirs de leur quotidien.

La vie est brève et vivre est notre droit, nous ne devons rendre des comptes qu’à ceux dont nous constaterons qu’ils nous estiment autant que nous déciderons de les estimer.

Il est bien court, le temps des cerises, mais n’oublions pas tous ceux qui se sont battus avant nous, pour une vie digne et décente, pour un avenir plus radieux, pour un quotidien moins morose. Rendons-leur hommage, rendons-nous justice et portons leurs voix et les nôtres.

Les nombreux appels à manifester le 9 mars dénoncent la réforme du Code du travail amorcée par le gouvernement, mais ce que nous entendons va bien au-delà. Car si le peuple est souverain, le peuple est aussi libre, et c’est cette liberté qu’il veut ressentir aujourd’hui, en mars 2016.

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