Le clan Bompard, un modèle de fascisme rural

Étonnamment, le Vaucluse n’est pas tombé totalement dans l’escarcelle du FN, et ce grâce à des gens peu connus du grand public. Voilà une vingtaine d’années qu’un clan s’est implanté dans le nord du Vaucluse et s’est constitué un bastion qui résiste à la marée mariniste. Cette résistance n’est pourtant pas particulièrement réjouissante dans ce cas précis…

Jacques Bompard a été membre fondateur du Front National. Il était membre du bureau politique du parti quand il est élu maire d’Orange en 1995, au cours des élections qui avaient porté les Mégrets à la mairie de Vitrolles. Bompard a été réélu depuis lors, à chaque fois au premier tour. Aux dernières élections législatives, jacques-bompardil a même piqué la place à Mariani. Une réussite électorale à faire pâlir d’envie n’importe quel baron socialiste. Il quitte le Front en 2005 à cause de bisbilles internes, et rejoint De Villiers et son Mouvement Pour la France (MPF). Quand l’UMP tente un rapprochement avec les souverainistes à l’occasion des régionales de 2010, il se tire et fonde son propre parti, la Ligue du Sud. Oui, le nom est emprunté à la Ligue du Nord, les néo-fascistes italiens. Se détacher du MPF et du FN lui ont en fait permis de se caler sur une ligne politique très spécifique à son point d’ancrage territorial. Dans son essai d’histoire comparée des fascismes, Paxton propose une série d’étapes dans la construction d’un mouvement fasciste. La première étape est l’apparition de mouvements proto-fascistes en réaction à l’établissement des excès d’une certaine liberté. Viennent ensuite l’enracinement territorial, l’arrivée au pouvoir, l’exercice du pouvoir, pour en arriver à la cinquième et dernière étape de la radicalisation. Paxton rappelle avec Orwell « que les fascismes authentiques viennent vêtus des symboles patriotiques de leur propre pays »[1].

 

L’esperanço es lou pan di miserable

Ceux quOV_98i ont vécu en Provence connaissent bien l’importance du folklore local, flutiau et tambourin, jeu de boules, santons et patois d’oc. La résurgence du régionalisme et de l’intérêt pour l’histoire locale sont un héritage assez complexe, mélange d’anti-parisianisme, de solution culturelle sur des territoires restreints, d’argument d’agence de tourisme, de pétainisme ou de communisme municipal. Il serait idiot de restreindre ça à un truc de fachos. Cet élément de nuance étant acquis, il faut bien dire que c’est un des éléments favoris de la rhétorique de l’extrême-droite vauclusienne. Il se mélange à l’importance de l’implantation des « rapatriés » d’Algérie dans le sud de la France. Tous les bleds du coin ont leur amicale Pieds-Noirs, qui ont le même fonctionnement communautaire et la même passion pour la culture passée. Tous les anciens d’Algérie ne sont pas des anciens de l’OAS, et beaucoup sont même radicalement opposés à l’extrême-droite, mais le traumatisme du déracinement a favorisé ce phénomène d’enfermement et d’entre soi. L’éloignement de la ville, la pauvreté des infrastructures culturelles, l’incompatibilité des décisions nationales et européennes avec le quotidien des habitants perpétue le sentiment de mise à l’écart. L’essentiel de ce qui fait vivre la région, agriculture, centrale nucléaire, axe autoroutier nord-sud, est voué à la mutation à moyen-terme et la mondialisation représente le Grand Satan. Ajoutez à cela un taux de chômage des jeunes élevés, une forte immigration parisienne vers le soleil qui fait grimper les prix de l’immobilier, et une importante population maghrébine qui a servi de main-d’œuvre dans les champs, les chantiers de centrales nucléaires, de chemins de fer, d’autoroutes, de canaux. Le cocktail social, économique et culturel est parfait pour capter tout ce que la société industrielle a fait de déçus, et tout ce que la vie en petite communauté fait de teubés.

A  Orange, Bompard a joué au début sur l’électorat des petits vieux et des commerçants, rénovant le centre-ville et en s’assurant de son entretien[2], ainsi qu’en utilisant à fond les références culturelles provençales, et « les gens d’ici ».  Le « bon sens » s’affiche sur sa page officielle de député du Vaucluse et de maire d’Orange. Il élargit son électorat en faisant de la proximité sa spécialité et en utilisant sans relâche tout ce que les nouvelles de l’extérieur ont d’anxiogène (voir notamment le dernier numéro de Nord-Vaucluse Magazine qui titre sans rire « Jacques Bompard contre les racines du terrorisme »). Le deuxième point lui permet à la fois de jouer sur le racisme endémique d’une population se considérant en état de siège et de s’attirer les faveurs des militaires de la base aérienne 115 [3] (le 1er Régiment Étranger de Cavalerie a été déménagé en 2014 à Carpiagne, mais avant il votaient à Orange).  La politique de Bompard correspond au début du questionnaire suggéré par Paxton pour identifier les mouvements fascistes actuels : « Est-ce que ces mouvements promettent de redonner de l’unité, de l’énergie et de la pureté à une communauté qui se sent menacée par la décadence et l’humiliation ? Est-ce qu’ils sont prêts à faire n’importe quoi pour tenir cette promesse ? »[4].

 

un capata fascisti avé lou cuou borda d’anchoio

L’implantation municipale est devenue cantonale et régionale. Marie-Claude, sa femme, a réussi à piquer la ville de Bollène, à une trentaine de bornes au nord d’Orange. La ville, sinistrée par la crise, coincée entre une colline et l’autoroute, était auparavant communiste et socialiste. On notera le génie économique du maire communiste qui refusa dans les années 60 d’être associé à la politique nucléaire de De Gaulle en n’acceptant pas l’implantation de l’usine d’enrichissement d’uranium du Tricastin sur ses terres, laissant la manne de la taxe professionnelle à ses voisins et appauvrissant la commune à long terme. La mère Bompard y a été réélue conseillère générale aux dernières départementales, en même temps que son fils, Yann, prenait le canton d’Orange. La Ligue du Sud a également rallié l’UMP Louis Driey, maire de Piolenc, et a pris aux dernières municipales Camaret-sur-Aigues avec l’aide de Philippe de Beauregard, ancien du FN du Var écarté par la dynastie Le Pen. Si le parti de Bompard est allé chercher des alliances avec le Bloc Identitaire, avec quelques déçus du lepénisme de gouvernement ou avec les marges extrémistes de l’UMP, il reste un ensemble clanique qui s’exporte peu en dehors de son fief. L’échec du FN à prendre le Vaucluse a eu pour intérêt de faire redécouvrir aux médias nationaux l’existence de cet espace politique[5]. Ce n’est pas tout à fait un hasard si Marion Maréchal (nous voilà) a été parachutée là-bas. Au national, les liguards et les frontistes font cause commune contre la gauche. Le Vaucluse et ses abords sont une réserve de voix colossale pour le FN. En revanche, ça se cogne au local entre cadres. Si vous vous rappelez de la violence du départ des mégrétistes en 98, vous aurez une idée de la haine que peuvent se vouer les deux clans d’extrême-droite. Avoir choisi la cadette pour se friter avec Bompard est d’ailleurs probablement une provocation de la part des Le Pen, contre celui qui est parti en dénonçant le népotisme du Front pour créer un parti dirigé par sa propre famille…

Mains-brunes-sur-la-ville-1

On ne peut néanmoins pas compter que sur les querelles intestines de l’extrême droite pour nous protéger. Zebda a raison « Même s’ils n’ont pas d’armes ils sont là ». L’implantation rurale des partis d’extrême droite est un danger certain. Si d’un point de vue démographique ça peut paraître superflu de s’acharner à conserver ces territoires, le poids institutionnel que ça représente est colossal. Sans compter que dans les villages les histoires comme les idées se diffusent beaucoup plus densément qu’en ville, ou elle vont plus vite mais sont éparpillées.

 


[1] et [4] Paxton Robert. Les fascismes : essai d’histoire comparée. In: Vingtième Siècle. Revue d’histoire. N°45, janvier-mars 1995. pp. 3-13. A lire sur Persée
[2] Vous pouvez lire cet article de Rue 89. Il est un peu binaire vu qu’il n’interroge pas tous les aspects de la politique Bompardienne de la ville, mais c’est un bon résumé.
[3] C’est de cette base que venaient les avions allemands qui ont abattu le P-38 de St-Exupéry (en couv de cet article, St-Ex, le dernier vol de Pratt). Vous avez dit Godwin ?
[5] Les listes Ligue du Sud sont souvent étiquetées « Divers droite » aux élections, au grand bonheur du principal intéressé qui rêve de l’union des droites à la Millon.

Vous pouvez voir « Mains brunes sur la ville » de B. Richard et J-B. Malet pour apprécier. Attention, certains propos peuvent donner très très envie de vomir.

Mathieu

Chef d'autogestionnés

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