Laïquement votre

Plus d’un siècle que la France a adopté cette loi si particulière et si importante de séparation des Eglises et de l’Etat. En deux petits articles, Aristide Briand a inventé la belle laïcité française.

Art. 1 – La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes (…).

Art. 2 – La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte.[1]

Cette loi est d’une simplicité qui fait toute sa force. La religion est affaire privée. Elle est libre et  ne souffre d’aucun privilège ni d’aucune brimade. L’exercice de la religion n’a de règles que celles qui régissent l’ensemble de la société. Commencé en 1789, devenu conflit ouvert à la fin du XIXème notamment autour de l’affaire Dreyfus, le débat sur la place de la religion dans la société française trouve son aboutissement avec la promulgation de la loi le 9 décembre 1905. Les querelles, les encycliques et les violences qui suivirent ne feront que renforcer le sens de cette séparation. Pas même la parenthèse dramatique de Vichy ne changera la donne. Et la constitution de 1958, malgré tous ses défauts, va même plus loin. Elle proclame dans son article premier, qui chapeaute le reste du texte :

La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances.[2]

Cela signifie que toutes les institutions, y compris le président de la République, se doivent de pratiquer et de faire respecter la laïcité la plus intransigeante. Quand Nicolas Sarkozy va s’incliner devant le Pape, se faire nommer chanoine de St Jean de Latran et prononcer un discours de repentance sur la laïcité[3], il enfreint la première de toutes nos lois.

 

La laïcité individualisée

Le débat organisé par l’UMP sur la laïcité est doublement insupportable. D’une part parce qu’il stigmatise bien évidemment la population d’origine maghrébine, confondant religion et origine géographique, emmêlant culture, traditions et pratiques religieuses, amalgamant une fois encore islamisme et islam. D’autre part parce qu’il s’inscrit dans un mouvement entamé au tournant de l’an 2000 de remise en cause de la laïcité. Au-delà du discours affligeant de Rome du président, au-delà du livre inventant le concept de laïcité positive[4], du discours de Ryad, véritable prêche sur la transcendance de Dieu[5], au-delà de tous les débats puants sur l’identité nationale ou autres, c’est une véritable offensive de la droite décomplexée à laquelle nous avons affaire.

La confusion entretenue lors des débats sur le voile, l’interdisant au nom de la laïcité et non des droits des femmes a lancé le mouvement. Les propos de Claude Guéant sur l’interdiction pour les usagers des services publics de porter des signes religieux[6] viennent le confirmer aujourd’hui. C’est un vrai renversement des principes. La loi garantit la liberté religieuse aux individus et impose la neutralité absolue aux institutions. Ce que nous proposent Nicolas Sarkozy et Claude Guéant, c’est le remplacement de la laïcité de l’état par une laïcité personnelle et donc relative. Vouloir établir un code de la laïcité, vouloir modifier la loi de 1905 sous le prétexte de la construction de mosquée, instrumentaliser des pratiques marginales (voile intégral, prière dans la rue), tout en fermant les centres d’IVG, en relançant les débats sur la bioéthique et en stigmatisant les populations d’origine immigrée, cela sent le retour de l’ordre moral, à la sauce catholique, bien entendu.

Nicolas Sarkozy nous avait prévenu lors de la campagne de 2007 en déclarant penser que l’on naît pédophile[7] ou en assumant son admiration pour le résidu de concordat en vigueur en Alsace. Pire encore, en choisissant comme conseiller Patrick Buisson, qui lui impulsa l’idée du ministère de l’Identité Nationale, ancien directeur de rédaction de Minute, historien de l’OAS et de la sexualité sous Vichy (si si). Ce qu’ils nous promettent, c’est une société moralisée et bien-pensante, où chacun devra s’adapter à la morale d’Etat.

Et finalement, en prétendant combattre l’islamisme, cette frange de la droite se comporte en alliée objective de ceux qui firent un procès à Charlie Hebdo pour la publication des caricatures, de ceux qui souhaitent inventer le délit de blasphème en France, de ceux qui condamnent à mort Salman Rushdie et qui assassinèrent Théo Van Gogh. Les islamistes ont tout intérêt à participer à l’amalgame entre immigration nord-africaine, islam et islamisme, puisque cela leur laisse le champ libre dans les cités. En prétendant lutter contre le fléau de l’intégrisme[8], les néo-moralistes à la sauce UMP ne font que leur rendre service.

 

La liberté et la laïcité, ennemies communes

Il faut dire que cette alliance prend tout son sens quand on regarde ce qu’elle vise. Mettre à bas la laïcité, c’est aussi toucher à ce que détestent le plus ces moralistes de tout poil, la liberté individuelle. La liberté pour les jeunes issus de l’immigration de fréquenter d’autres cultures et d’autres valeurs. La liberté des femmes de disposer de leur corps et de leur vie. La liberté de tous de choisir sa religion, ses opinions, sa sexualité. La liberté de ne pas croire en Dieu. Car, enfin, selon les divers sondages, les athées et agnostiques représentent entre 40 et 70 % de la population (voir tableau). La première religion de France finalement. Une majorité qui se tait dans ce débat nauséabond qui vient mettre en danger ces libertés chèrement acquises. Une majorité qui doit se réveiller car c’est contre elle que ces attaques sont adressées. C’est à la gauche, aux républicains, aux libertaires de dire à ces cléricaux de toute sorte de nous laisser tranquille.

Liberté, Egalité, Laïcité

 

Sondage Harris pour le Financial Times 30 décembre 2010


Thinking now about religion, would you say that you are a :

 

BRI

FRA

ITA

ESP

GER

USA

Believer in any form of God or
any type of supreme being

35%

27%

62%

48%

41%

73%

Agnostic (one who is sceptical
about the existence of God but
not an atheist)

35%

32%

20%

30%

25%

14%

Atheist (one who denies
the existence of God)

17%

32%

7%

11%

20%

4%

Would prefer not to say

6%

6%

8%

8%

10%

6%

Not sure

7%

4%

3%

3%

4%

3%

 

Athéistes et Agnostiques dans le monde

(Les données pour un certain nombre de pays sont sujettes à caution (Corée du Nord, Cuba, Chine, Viet Nam…)[9]

 


[4] Nicolas Sarkozy, La République, les religions, l’espérance, Editions du Cerf, Paris, 2004.

[9] Phil Zuckerman: Atheism: Contemporary Rates and Patterns, in Michael Martin (dir.): The Cambridge Companion to Atheism. Cambridge University Press 2007

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