Aylan Kurdi, 3 ans

J’ai comme spécialité de m’énerver le matin en écoutant France Inter. Il y a toujours une information, une phrase politique, une réaction de Patrick Cohen pour démarrer la machine. Ce matin, l’invité de Léa Salamé est NKM. Et les questions portent bien entendu sur une photo, la photo, celle qui visiblement va bousculer l’Histoire.

1548Et une question : « faut-il accueillir plus de migrants ? ». Et… Pas de réponse. Puis une autre info, la presse française ne met pas cette photo à la une de ces journaux.

Depuis des jours, des semaines, on nous relate des bateaux qui coulent, des camions qui se renversent, des murs qui se dressent, des enfants, des adultes, des vieillards qui meurent. Ils viennent de Syrie, de Lybie, d’Erythrée ou d’ailleurs. Ils fuient la guerre, les massacres, Daech.

Mais, cela n’a que peu d’importance. On préfère titrer sur les agriculteurs, on préfère se demander si Manuel Valls a effectivement giflé un militant du PS, on préfère relayer les propos d’un connard qui se demande si Daech ne régule pas le Proche-Orient, on préfère mettre des photos de Nicolas et Carla à la plage. Et pour quoi ? Pour ne pas montrer l’horreur paraît-il. Pour la dignité humaine.

Alors, parlons-en de cette dignité humaine. Aujourd’hui, on entend le FN via Florian Philippot proposer des mesures réelles en France soit « le retour des frontières nationales. Schengen est une catastrophe, il faut en sortir, c’est une passoire. » ; on entend les Républicains via Nicolas Sarkozy parler d’immigration des droits sociaux ; on n’entend pas la gauche, gouvernementale ou non. Et on sonde les français. Et ils ne veulent pas de réfugiés chez eux. Enfin, 56% des personnes interrogées s’y disent opposées. Mais bon, ces 56% ont l’air d’avoir raison. Il faut trouver une solution, mais surtout ne pas y participer. Sinon, on perdrai des électeurs, sinon le FN montera dans les sondages, sinon on perdra les primaires. Et ces réfugiés (oui, parce que migrant n’est pas le bon terme) ne sont qu’une masse sans visage, qu’un amas de personnes qui vont venir dans nos maisons voler notre fromage, dans nos entreprises voler notre travail, dans les caisses de la sécu voler quelques euros pour le médecin, dans nos CAF voler la future augmentation de nos allocations.

Oui, parlons un peu de cette lâcheté qui étouffe les politiques au point de laisser crever des enfants. En avril 2015, on estimait à 215 000 le nombre de morts en 4 ans en Syrie. En Erythrée, on estime à 10 000 le nombre de prisonniers politiques et 315 le nombre de centres de détention. En Afghanistan, en Irak, chaque jour des gens meurent sous les coups de Daech. Et la liste est encore longue. Mais, non, aujourd’hui, on a surtout peur que Dupont Lajoie ne vote pas pour soi. Alors, on y va. De mensonges en mensonges. Faire oublier aux français que l’horreur existe réellement. Qu’elle est aux portes de l’Europe. Faire oublier aux français que, non, on ne quitte pas tout du jour au lendemain pour prendre un bateau dans l’unique but de toucher une aide en France. Que ce n’est pas ça l’attente de ces réfugiés. Qu’il s’agit d’arrêter d’entendre siffler les balles dans la nuit. Qu’il s’agit de pouvoir sortir de chez soi, de pouvoir manger, de pouvoir boire, de pouvoir aller à l’école. De ne plus vivre dans les décombres. Qu’il s’agit de pouvoir penser, parler en toute liberté. Il s’agit de liberté.

On ne peut pas accueillir toute la misère du monde paraît-il. Pour cette phrase et pour l’ensemble de ce qui a été fait ces derniers mois, j’espère que la France sera condamnée. Mais pas que la France. J’espère que nous serons tous condamnés. Les pays, les dirigeants et nous, les citoyens, qui avons besoin de la photo d’un enfant mort pour enfin ouvrir les yeux. Que nous serons condamnés pour avoir oublié ce que Humanité voulait dire. Pour avoir laissé faire. Pour avoir préféré regarder plutôt qu’agir.

Pour avoir oublié que ces réfugiés ont un nom et un âge : Aylan Kurdi, 3 ans.

Un commentaire

  1. (Est-ce que) #JeSuisAylan

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