Wheels of Aurelia : Thelma, Louise et Pasolini sont dans une Fiat Panda…

Wheels of Aurelia
Développé par Santa Ragione
Sorti en 2016
Genre : Jeu de bagnole narratif
9,99 € sur Steam
Plate-forme : PC, Mac, Linux, PS4, Xbox One

Toutes les routes mènent à Rome – sauf la route 66 et la communale 13 qui fait la jonction entre chez ma tante et le bistrot du village – mais il y en a une qui y mène plus que les autres : la via Aurelia. Déjà fréquentée par les matavus latins dont les chars rutilants cahotaient à toute allure le long de la côte ouest, la via Aurelia est devenue une strada statale (une route nationale en fait, mais en italien, ça sonne mieux) qui fait la jonction Rome-France depuis 1928. Croyez-moi, si vous allez un jour à Rome, oubliez l’autoroute, et prenez la SS1, c’est bien plus joli !
Mais pourquoi je vous parle de ça ? Eh bien parce que Wheels of Aurelia, le jeu vidéo que je vous présente aujourd’hui, prend précisément place sur cet axe routier.
3, 2, 1… PAF ! Bande-annonce !

Nous sommes en 1978, dans la banlieue romaine. Lella, une jeune femme, l’air sombre, blouson noir, clope au bec, cheveux courts au vent, accompagnée d’Olga, une amie rencontrée dans une boîte de nuit, conduit donc un véhicule, que le joueur aura choisi entre plusieurs proposés, sur la strada statale 1. On discute, de tout et de rien, on prend des autostoppeurs bizarres sur le chemin et, suivant les chemins empruntés, l’histoire diverge et se termine parfois brutalement à Sienne, parfois continue jusqu’à Viareggio, etc. puis on recommence, en prenant un embranchement différent, jusqu’à débloquer les seize fins différentes du jeu. Concrètement, cela se traduit par le contrôle du véhicule de la main gauche, et le choix des réponses ou des thèmes de discussions de la main droite. Rien de bien compliqué en réalité, le gameplay est con comme la lune.

Les motivations de chaque personnage rencontré entrent en résonance avec les préoccupations de l’Italie de 1978. Olga par exemple, ayant eu vent de la loi Veil, veut aller en France pour avorter. Pendant le trajet, on choisira entre les différentes propositions de dialogues, soit pour l’en dissuader, en invoquant famille, religion et tutti quanti (cette option sonne toutefois assez faux dans la bouche de Lella, qui reconnaît elle-même que l’argument est fallacieux) soit pour l’encourager, invoquant au contraire le droit des femmes et crachant sur cette Italie rétrograde dont la dolce vita n’est finalement qu’une farce hypocrite. Croisant un vieux paysan bourru, on tentera des citations de Pasolini sur les lucioles qui le laisseront de marbre (« Pasolini ? L’homosexuel de la télé ? »). On se lancera dans des course-poursuites, tantôt contre des néo-fascistes, tantôt avec un vieux champion de course automobile sur le retour… Un road trip entre deux copines, où on trouvera toute l’Italie, avec ce qu’elle a de plus beau et de plus moche, concentrée en des discussions autour de la bouffe, du football, du sexisme ordinaire, de l’homosexualité, de la politique (dans l’histoire, Aldo Moro vient juste de se faire enlever par les Brigades rouges), de la religion, du Pape, de la littérature et du cinéma… Le tout bercé par un autoradio jouant une bande-son originale qui parodie, parfois avec beaucoup de réussite, la musique italienne des années 70, de la variété la plus navrante, au rock le plus psychédélique.

Wheels of Aurelia est un jeu étonnant, parce qu’il choisit un cadre rarissime dans le jeu vidéo, parce qu’il ose exposer des thèmes qu’un éditeur se garderait bien d’aborder habituellement (en même temps, c’est un jeu indépendant, donc l’éditeur, il peut aller se gratter) et parce qu’il le fait aussi avec une certaine subtilité. La petite équipe de ce studio milanais a un certain style dans son écriture et on ne saurait que trop conseiller d’y jouer dans sa version originale pour peu qu’on sache lire l’italien et déchiffrer les quelques expressions dialectales casées de ci de là (rien d’insurmontable, le romain n’est pas le sicilien). La VF souffre hélas de flemmite aiguë, laissant parfois des expressions ou des formes syntaxiques italiennes telles quelles (les inversions complément-verbe par exemple, qui donne en français des tournures dégueulasses). Précisons qu’il n’y a pas de voix dans ce jeu, que du texte.

L réplique d'Olga, traduite en français par "A ce voyage. Je ne peux pas y croire." Bravo les traducteurs!

La réplique d’Olga, traduite en français par « A ce voyage. Je ne peux pas y croire. » Bravo les traducteurs !

Je voulais parler de ce jeu pour toutes ces raisons. Cela veut-il dire que c’est un bon jeu ?

Arf… non…

Wheels of Aurelia est un jeu narratif, et, comme tous les jeux de ce genre, il souffre de cette même maladie schopenhauerienne qui consiste à trouver un équilibre entre l’expérience et l’ennui. Ici, l’équilibre est assez souvent rompu. Avoir intégré des mécaniques de course automobile ne change rien à l’affaire, notamment parce que ces mécaniques ne sont pas suffisamment exploitées ; il faut vraiment être un manche pour perdre une course (cela dit, perdre une course débloquera une des seize fins). Et si, pendant les premières parties, on éprouve un malin plaisir à emprunter la fameuse « troisième voie » propre aux superstrades (la troisième voie, c’est quand tu doubles alors qu’il y a une voiture en face, pratique très répandue en Italie où les panneaux de limitation n’existent qu’à titre indicatif), on aurait aimé que la polizia soit un peu moins léthargique et ne se contente pas de nous gratifier d’un coup de klaxon lorsqu’on leur rentre dans le pare-chocs au volant de sa 2CV (non, il n’y a pas de Fiat 500 dans ce jeu et c’est un putain de scandale !).

Il faut dix à quinze minutes pour terminer le jeu, puis recommencer en choisissant un parcours différent, tant dans la conduite que dans les dialogues, mais les deux premières minutes, malgré quelques choix dans les dialogues, seront à chaque fois identiques, ce qui ne pousse pas à vouloir redémarrer une partie. Votre amie Olga, votre Louise quand vous êtes Thelma, que vous trouviez au départ si belle et si courageuse, finit simplement par vous taper sur le système quand, au bout de la dixième fois, elle vous demande si ça va, si on peut couper l’autoradio et qu’elle vous sort, encore une fois son « Lella, j’ai quelque chose à t’avouer… Je suis enceinte »… La frustration est également grande lorsque, ne sachant plus quel embranchement prendre pour débloquer une nouvelle fin, on se retrouve avec une cinématique qu’on a déjà vu lors d’une partie précédente.

Ah ! Si seulement Wheels of Aurelia avait juste un peu plus poussé le challenge en matière de course automobile, on aurait eu un jeu génial, divertissant et avec un background incroyable. Je serais allé voir mon papa le maçon italien guevariste et j’ui aurais dit : « Papa, j’ai trouvé un jeu de course avec des citations de Pasolini dedans ! » et peut-être que j’aurais enfin réussi à lui faire toucher une manette… Mais Wheels of Aurelia n’est que l’ombre de ce qu’il aurait pu être et c’est terriblement dommage. Cela dit, si, un jour, au hasard de soldes ou de bundles (ou même plein-pot, il coûte moins de dix euros), vous tombez sur ce titre, prenez-le, comme ça, juste pour voir. Ça vaut quand même le détour.

Frrnt

Dessinateur, permis B, nul aux échecs!

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