[Pichenettes Ciné-club] Le Dernier des hommes / Der Letzte Mann (1924)

Projection du lundi 12 décembre en partenariat avec le Périscope (13 rue Delandine, 69002 Lyon)le_dernier_des_hommes

Synopsis : Le portier de l’Atlantic, sanglé dans son uniforme rutilant, vaque à ses solennelles occupations devant la porte tambour du luxueux hôtel. Mais une malle à porter jusque dans le hall, la fatigue qui le terrasse alors, le verre de vin qu’il boit pour se restaurer, l’œil du gérant qui surveille la scène vont le condamner à renoncer à son uniforme. Il est alors chargé de s’occuper des lavabos, véritable déchéance à ses yeux, qu’il vit comme un drame, sous la risée de ses voisins…

Fiche technique
Réalisation : Friedrich Wilhelm Murnau
Scénario : Carl Meyer
Pays : Allemagne
Durée : 86 ou 101 minutes, suivant les versions
Distribution : Emil Jannings (le portier) , Maly Delschaft (la fille du portier) , Max Hiller (le fiancé), Hans Unterkircher  (le directeur), Georg John (le veilleur de nuit).

Sorti en 1924, dans un contexte politique et social encore empreint de la défaite allemande six ans auparavant, Le Dernier des hommes raconte l’histoire d’un homme devenu trop vieux pour mener à bien son travail, à qui on va retirer sa livrée de portier, vêtement qui faisait sa joie et inspirait aux autres le respect.
Dès que le directeur lui donne sa lettre de renvoi et le dépouille de son vêtement, le monde s’écroule pour cet homme. La ville, qui ronflait d’ordinaire d’abondance et de vie autour de lui devient une figure menaçante et écrasante, symbole de la cruauté sociale et urbaine mise en scène dans le film. Et le portier, jadis si beau et fringuant, imposant par sa stature et l’expression de sa fierté, est réduit à l’image d’un impuissant vieillard, le dos courbé, proche de la folie et de la sénilité.
Ce film, qui est avant tout un drame social sur la vieillesse, appartient au Kammerspiel, ou « film de chambre », un courant cinématographique naturaliste, intimiste et social, respectant la règle des trois unités du théâtre (lieu, temps et action), qui s’oppose à l’expressionnisme allemand, même s’il en conserve de nombreux aspects. Si des films comme Le cabinet du Docteur Caligari ou Metropolis relèvent d’un cinéma de l’extraordinaire, typiquement expressionniste, Le dernier des hommes présente un cinéma de l’ordinaire, centré sur l’individu, sur la figure du « moi ».

A la croisée des genres, le film est, d’un point de vue technique, extrêmement novateur et audacieux pour l’époque. Tout d’abord, Murnau se refuse à avoir recours à la facilité pour raconter son histoire. Il n’utilisera que deux intertitres dans son film, le deuxième n’étant pas de son propre fait. Effectivement, à l’époque, la société de production qui finançait le film, L’UFA, avait exigé de Murnau qu’il réalise une happy end pour son film, chose que le réalisateur ne souhaitait ni n’assumait : le portier, relégué aux lavabos et ridiculisé aux yeux de tous, est au plus mal. Intervient alors un intertitre qui explique qu’il a rencontré un milliardaire, qui meurt rapidement d’une crise cardiaque, léguant toute sa fortune au portier. Et nous le retrouvons, instantanément, richement vêtu au restaurant. Murnau le dit lui-même, il ne s’est pas foulé ! Obligé de répondre aux exigences de sa société de production, il ne cache pas son mépris pour ce choix en se refusant à le filmer. L’intertitre arrive comme un cheveu sur la soupe, volontairement artificiel, et ne méritant aucune attention de réalisation : un pied de nez gros comme une maison de la part du réalisateur à ses producteurs.

Au-delà de cette gageure qui fait du Dernier des hommes un film à la narration strictement visuelle, reposant sur le jeu d’acteur, la musique et le travail de la lumière sur les décors, le film fait montre de nombreuses prouesses techniques pour l’époque : le jeu incessant des plongées et contre-plongées, mimant la grandeur ou la déchéance du portier, les cadrages novateurs, la caméra en vue subjective notamment mise en œuvre dans une scène mémorable d’ivresse, entre fantastique et burlesque, et enfin et surtout l’utilisation de la technique révolutionnaire de la « caméra déchaînée » ( Entfesselte Kamera), élaborée spécialement pour ce film par Murnau et son directeur de la photographie Karl Freund, sorte de caméra embarquée, ancêtre de la steady cam, permettant un dynamisme et des mouvements plus variés. Par ce procédé, la caméra n’est plus seulement un enregistreur statique mais un acteur du film, franchissant les portes, montant les escaliers, passant par les fenêtres…

Le Dernier des hommes est un chef-d’œuvre du cinéma mondial, par ses audaces et son caractère novateur.  Visuellement somptueux, il présente une ville troublante, aliénante et cauchemardesque, dont les décors ont tous été réalisés en studio. On notera enfin la prouesse du jeu d’acteur d’Emil Jannings, personnage principal du film, qui jouera six ans plus tard, en 1930, le personnage du professeur vampirisé par Marlene Dietrich dans l’Ange Bleu de Josef von Sternberg.

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