[Pichenettes Ciné-club] Cabiria, de Giovanni Pastrone (1914)

Projection du mercredi 13 mars 2019 au Périscope (13 rue Delandine, 69002 Lyon)

Cabiria, film de Giovanni Pastrone sorti en 1914, a connu un succès mondial et a eu une influence considérable sur le cinéma à grand spectacle. Film très dense, il relate sous la forme de cinq épisodes pas moins de seize ans de guerres puniques (Rome et Carthage qui se mettent sur la gueule), sur lesquels viennent s’ajouter une histoire d’amour hollywoodienne et des combats de luttes gréco-romaine en slip léopard.

Dans les années 10, le cinéma italien est en plein essor, les super-productions se succèdent et les films s’exportent dans le monde entier. Giovanni Pastrone n’en est pas à son premier coup d’essai, puisqu’il avait déjà conquis le public et la critique avec La Chute de Troie, un autre péplum produit par la société turinoise Itala Film, dont il est l’un des fondateurs. Pour Cabiria, Pastrone met les bouchées doubles : et vas-y que je te filme 20000 mètres de pellicules, et vas-y qu’on débloque plus d’un million de lires pour le budget, et vas-y qu’on se fait des vrais décors montés au studio de Turin (nous y reviendrons) et, pour assurer le succès du film au cas où, vas-y que je propose une collaboration à Gabriele D’Annunzio.

Gabriele d’Annunzio, pour celles et ceux qui ne le connaîtrait pas, est un écrivain décadent italien qui militera au début de la Première Guerre mondiale pour que l’Italie rejoigne le camp des alliés, deviendra un héros de guerre et soutiendra le fascisme ensuite. Mais à l’époque de Cabiria, il est « juste » le chef de file de la littérature italienne, et il suffit qu’il appose son nom à un générique pour déplacer les foules dans les salles de cinéma. D’Annunzio signe donc les intertitres du péplum… sans même relire le scénario et on le paiera 50 000 francs pour ça (D’Annunzio était exilé en France pour échapper à ses créanciers).

Mais Cabiria ne doit pas son succès qu’à la présence du poète décadento-dilettante au générique. Le talent du réalisateur et les moyens colossaux déployés y sont quand même un peu pour quelque chose. Ce qui marqua le public à l’époque, et qui marque encore aujourd’hui, c’est que Pastrone refusait de recourir au décor peint, technique utilisée maintes et maintes fois dans l’industrie depuis Méliès. Ici, chaque décor est en dur, on construit des morceaux de palais entiers, des places romaines à plusieurs niveaux, des temples carthaginois gigantesques, et surtout on les construit bien, ça sonne « vrai », ça a de la gueule! Et autant vous dire qu’avec seize ans de guerres puniques relatées, les décors sont nombreux et variés. Pour les quelques scènes d’extérieur ne nécessitant pas ou peu de décors, l’équipe de tournage se rendait dans les Alpes ou en Tunisie, ce qui renforce encore l’authenticité et donne une vraie profondeur de champ à l’image du film. C’est aussi dans Cabiria que Giovanni Pastrone expérimente une technique nouvelle de son cru, qu’il appelle le « carello », plus connue aujourd’hui sous le nom barbare de « travelling ».

Ajoutez à cela une bonne trouzaine de figurants sur à peu près chaque plan, des costumes franchement pas dégueu, des bastons plutôt bien chorégraphiées pour l’époque et vous avez là un des plus grands films populaires de ce début de siècle. Donc, rien que pour ça, ça vaut le coup de le voir.

Mais Cabiria est aussi le film où l’on voit apparaître pour la première fois le personnage de Maciste. Esclave de Carthage, ce grand balèze n’est qu’un personnage secondaire récurrent qui aidera Cabiria, la jeune héroïne vendue comme esclave à Carthage. Mais cette espèce de Jean Valjean antique, dévoué à la cause, sans être toutefois un rebelle façon Spartacus, marque profondément les esprits, au point que le personnage sera repris pour une flopée de films italiens, dans un genre que les Américains appelèrent le « muscle opera ». Maciste réapparaîtra ainsi dans d’autres péplums mais on l’enverra aussi affronter des créatures fantastiques, des cyclopes, des « ombres ninjas » (si, si!) dans une vingtaine de films pour la plupart oubliables ; il deviendra même un homme d’affaire à New York, dans un navet tout pourri tourné avec le cul et très probablement produit par des cocaïnomanes.

Je ne sais pas s’il est intéressant de le noter, mais le premier Maciste était censé être noir, l’acteur étant un docker génois qu’on avait « blackfacé » – où plutôt « blackbodyé » vu qu’il est tout le temps en slip. Cependant, tous les autres Maciste ont gardé la peau blanche MAIS ils sont huilés. On peut pas passer quelqu’un au cirage ET à l’huile, il faut choisir… Bref.

Enfin, dernière anecdote : pour celles et ceux qui se demanderaient, oui, oui, c’est bien de ce personnage que vient le mot « machiste ». C’est dire si l’influence de ce personnage aujourd’hui oublié a été considérable sur la « proto-pop culture » européenne (le concept est de moi).

Il y a beaucoup à dire sur Cabiria et sur Maciste, surtout sur l’influence qu’ils ont eu sur le cinéma fasciste et hollywoodien. Mais je voudrais pas vous gâcher la surprise. Le mieux est encore que vous vous fassiez une idée par vous-même, mercredi 13 mars, au Périscope.

Frrnt

Dessinateur, permis B, nul aux échecs!

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