Les bureaucrates se ramassent à la pelle

[Chronique Jeu Vidéo]

Adolescent boutonneux à casquette, vieux routard du pad bientôt à la retraite, fraggeuse amatrice de la hache à deux mains, joueuses, joueurs, camarades, macareux, bonjour. Vous êtes lassés de Call of’, vous trouvez WoW dépassé, et le dernier casual game de chez Maxis vous déprime. Laissez un peu de côté les grandes boîtes de production et reniflez un peu du côté du jeu indé.

Je viens de me prendre une grosse baffe vidéoludique, et je tenais à le faire savoir. Lucas Pope est un garçon qui a un esprit très étrange. Papers, please est un petit simulateur de métier discret et assez impropre à susciter l’intérêt. On connait les simulations de vol, de sous-marins, de moissonneuses-batteuses. Les jeux de rôles vous transforment généralement en élus des dieux chargés de ramener l’équilibre dans la galaxie ou en scientifiques brusquement équipés de pieds de biches et autres lances-grenades. Ici, c’est la simulation de la vie ordinaire qui prime. Vous n’êtes pas un superhéros, il ne vous arrive rien de surnaturel, vous n’êtes pas suréquipé. Vous êtes préposé du ministère de l’immigration à un poste frontière dans une dictature où les gens ont froid et portent des bottes à fermeture éclair. L’Artzoska est un Etat fictif qui ballote entre l’Union Soviétique et l’Angsoc. Vous dégottez le job en début de partie, lors de la grande loterie du travail.

Inflation documentaire d'un Etat bureaucratique.

Inflation documentaire d’un Etat bureaucratique.

Lucas Pope qualifie son jeu de « thriller documentaire », et c’est remarquablement exact. Son programme fait atrocement froid dans le dos. La mécanique du jeu est à double sens. Elle qualifie à la fois les règles d’interaction du joueur avec le jeu, et en même temps la nature du travail du personnage qu’on incarne. Vérifier des numéros de passeports, de visas, date d’expiration, poids et tailles corrects, correspondance des photos. Au fur et à mesure des évènements politiques de la région ou du pays, la paranoïa sécuritaire de l’État augmente et vous vous retrouvez aux prises avec une flopée de documents différents à traiter pour chaque cas. Les étrangers ont d’abord besoin d’un ticket d’entrée, puis d’un visa, complété par un permis de travail, quand il ne faut pas méthodiquement fouiller tous les citoyens de tel pays soupçonné d’abriter des terroristes… Les complications entraînent des erreurs, qui entraînent des amendes… Or, vous êtes payé à l’acte, et vous avez une famille de quatre personnes à loger, nourrir, chauffer. Vous n’êtes pas allé assez vite, vous avez fait des erreurs ; pas de chauffage aujourd’hui, en espérant pouvoir en payer le lendemain. Sans compter que les soins médicaux coûtent également de l’argent.

Le code de l'immigration, bible du fonctionnaire.

Le code de l’immigration, bible du fonctionnaire.

La morale n’est pas explicite. Dans un jeu de rôle standard, il est clairement indiqué que vous êtes du côté clair ou obscur de la Force, loyal bon ou chaotique mauvais selon la nature de vos actions. En tant que petit engrenage de la bureaucratie de l’immigration, votre seul référentiel est le livre de règlement dont vous disposez. Le bon et le mauvais sont indiqués par le code de l’immigration, et le reste ne compte pas. Ce reste, ce sont les vies, les plaintes, les supplications de vos interlocuteurs, qui vient voir son fils pour la première fois depuis six ans, qui est en fuite pour une condamnation politique dans un Etat voisin. Vous avez parfois le choix de faire arrêter un contrebandier ou de simplement le repousser à la frontière, aider ou dénoncer des résistants à la dictature, choisir de laisser passer tel manque de document pour permettre à un couple de se retrouver de l’autre côté de la frontière. La morale est la votre. Se laisser embarquer par la mécanisation des tâches, devenir tatillon et méthodique dans l’analyse des documents, ou prendre le temps de détailler chaque situation et risquer votre place et votre peau ? Peut-on jouer sur un sujet aussi grave ? Si je continue à jouer, c’est que j’y prends du plaisir ; suis-je alors devenu un monstre bureaucratique ? Papers, please provoque ce que peu de jeux sont capables de faire, une véritable introspection, et une réflexion sur la vie réelle des frontières et de l’Etat, dictatorial ou démocratique, dans leur crudité et leur violence.

"Vous avez été choisie pour un contrôle aléatoire" - pas du tout parce que vous êtes de Kolachie

« Vous avez été choisie pour un contrôle aléatoire » – pas du tout parce que vous êtes de Kolachie

 

Le site du gars Pope. A essayer notamment, son simulateur de Pravda, excellent, gratuit et beaucoup plus rapide à finir. Attention, tout est en anglais.

Mathieu

Chef d'autogestionnés

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