Mode d’emploi #3 : La réforme de l’orthographe

On aurait cru à une véritable gueule de bois nationale, lorsque les réseaux sociaux, en se réveillant ce matin-là, ont découvert que nénuphar s’écrirait désormais avec un « f », qu’oignon perdrait son « i », que les mots-valises allaient pour la plupart s’écrire sans trait d’union, etc. On est monté aux créneaux, on a levé les boucliers, et j’ai même vu parmi mes « amis Facebook » des gens se mortifier de perdre le circonflexe sur « boîte », alors qu’ils ont toujours écrit « boite ».

Oh gnon ! Mon trait d’union

J’ai aussi vu certains d’entre eux signer des pétitions pour protester contre cette réforme, notamment une, initiée par l’UNI, cette fameuse Union nationale inter-universitaire (sic)(1) bien à droite comme on les aime. J’ose croire que ceux de mes « amis Facebook » qui ont signé ne savent pas qui est l’UNI : ils ne sont pas forcément allés à la fac, n’ont pas forcément milité dans leur jeunesse, je leur laisse donc le bénéfice du doute. M’enfin quand même…
Cette pétition de l’UNI accuse bien entendu Najat Vallaud-Belkacem de vouloir appauvrir la langue française avec sa réforme, de tenter un nivellement par le bas. Du coup, mes p’tits pères et mes p’tites mères, va falloir qu’on vous explique deux, trois petites choses pour bien comprendre que tout ça, c’est des conneries.

La fameuse pétition. On remarquera l'absence du trait d'union usuel entre le nom d'épouse et le nom de naissance.

La fameuse pétition. On remarquera l’absence du trait d’union usuel entre le nom d’épouse et le nom de naissance.

Primo, cette réforme, on ne la doit pas à Najat Vallaud-Belkacem mais au gouvernement Rocard. Allez voir sur Wikipédia, c’est tout expliqué. Cette réforme, qui date donc de 1990, pointait certaines incohérences de la langue française et tentait, tant bien que mal, de rectifier le tir.
Secundo, cette réforme a mis longtemps, très longtemps à s’imposer, mais elle est l’orthographe de référence en école primaire depuis 2008 déjà ! Si vous comptiez militer pour vos accents circonflexes, il était temps de s’y mettre. Elle est déjà appliquée en Belgique et en Suisse d’ailleurs. Le problème, c’est que les éditeurs de manuels scolaires renâclaient à vouloir réformer leurs bouquins. En 2015, le gouvernement a juste fait du forcing pour permettre une publication des manuels scolaires de la rentrée 2016 plus homogène. Il sera écrit « nénufar » dans ton bouquin d’histoire, de français, de math, partout !

Cela dit, si je ne comprends pas que l’on s’insurge pour trois pauvres accents qui se courent après, je comprends que ça agace. Moi-même suis un fervent défenseur de la langue française et, la première fois que j’ai entendu parler de la réforme de 1990 (c’était à la fac), j’ai levé les yeux au ciel et marmonné dans ma barbe pendant le dernier quart d’heure du cours. Puis après, c’est passé. Je ne suis pas allé signer de pétition, je n’ai pas mis d’accent circonflexe sur mon prénom, et surtout je n’ai pas débattu des soirées entières avec des potes bourrés qui utilisent plus d’anglicismes à la seconde que Jane Birkin et qui ont moins de vocabulaire que la moitié du cerveau de Benzema.
Parce que je vais vous dire les cocos : changer l’orthographe d’un mot n’appauvrit pas une langue. La richesse d’une langue, c’est son vocabulaire, peu importe comment il s’écrit. Quand n’importe quel scandale politico-financier se réduit finalement à « un buzz », quand le management pioche des termes débiles dans le vocabulaire anglophone pour créer des concepts qui existaient déjà avant (j’aurais dû vous faire du story-telling, c’eut été plus impactant) quand on « célèbre » la mort de Jean Moulin, plutôt que de la « commémorer » (j’ai lu ça un jour dans Le Progrès), quand on est incapable de nommer les choses, ou même ses propres sentiments, c’est là qu’on peut parler d’appauvrissement. Moins l’on connaît de mots pour nommer le monde qui nous entoure, moins l’on est en mesure de le comprendre. CQFD, connard !

Un peu d’histoire de la langue, bordel

Une langue n’est pas fixe (sinon on parlerait tous le sanskrit), elle évolue : on introduit de nouveaux mots, le sens de certains autres change… Tenez, un exemple pour briller en société : saviez-vous qu’au départ « piscine » désigne un endroit où l’on met des poissons (piscis en latin), tandis qu’un aquarium désignait une salle d’eau, autrement dit une piscine… Intéressant, n’est-ce pas ? C’est complètement con comme inversion, non ? On pourrait changer ça ? Autre exemple très con : les moines qui recopiaient les manuscrits au Moyen Âge abrégeaient certains ensembles de lettres pour écrire plus vite. Ainsi, -us s’abrégeait en -x. Du coup, au lieu d’écrire chevaus (le pluriel de cheval), ils écrivaient chevax. Au bout du compte, quand on a arrêté d’abréger, on a conservé le x. D’où tous les pluriels en -x (choux, hiboux, cailloux, genoux, houx…). Nos fameux pluriels en -x viennent de ce que les moines écrivaient en texto. Ça leur laissait plus de temps pour dessiner des petits Jésus dans les marges. T’en dis quoi, de celle-là ? On fait une pétition aussi ?

Il a été beaucoup débattu de l’orthographe de « nénuphar » devenant « nénufar » et de l’accent circonflexe. Il faut savoir que la langue française aime bien garder une trace de l’origine de ses mots. Un mot grec, comme « philosophie » ou « théâtre » s’écrivent ainsi pour qu’on n’oublie pas d’où ça vient. Ph rappelle ainsi la lettre phi (φ) et th, la lettre thêta (θ). Ça, vous le saviez. On fait d’ailleurs pareil avec le Y(2). Or, nénuphar n’est pas un mot grec, mais perse, introduit en Europe par les Arabes (comme soit dit en passant, les mots chiffre, zéro, matelas, aubergine et j’en passe). Nénuphar s’est toujours écrit « nénufar » jusqu’en 1935. Mais un gros con de linguiste s’est un jour planté et a dit : « Non mais attends Roger ! Nénufar, ça vient du grec nymphéa, faut mettre ph ». Alors on a changé. Et il y a d’autres exemples dans l’histoire de notre langue de graphies qui, voulant s’approcher de leur étymologie, se sont en fait révélé fautives.

L’accent circonflexe, je pense que vous êtes au courant, remplit parfois cette même fonction de vouloir s’approcher de l’étymologie d’un mot. Il s’agit de se rappeler qu’autrefois, il y avait un S ou un X. L’exemple le plus connu c’est l’île (isla en espagnol, isola en italien, island en anglais). « Boîte » prend son accent circonflexe du fait qu’il vient du bas-latin buxida. Et plus personne à part moi et trois couillons dans leur chaire d’université n’écrit boîte avec son accent. L’accent circonflexe sert aussi en français à différencier des homonymes : sur et sûr, dû et du… Or, il n’a jamais été question de supprimer l’accent circonflexe du moment qu’il remplit cette dernière fonction. Alors t’es gentil, tu te renseignes la prochaine fois que tu ouvres ta gueule.

Être un grammarnazi, ça ne s’improvise pas, bande de bâtards

Tu veux lutter en faveur de l’orthographe et contre l’appauvrissement de la langue ? Vraiment ? Voici quelques conseils pour terminer cet article :

  1. N’emploie plus JAMAIS l’expression « au jour d’aujourd’hui ». C’est un triple pléonasme ! « Hui », en ancien français, ça veut déjà dire « aujourd’hui » (comme hoy en espagnol ou oggi en italien ou encore heute en allemand), mais comme le mot était trop court, et que le français préfère quand c’est long, on lui a adjoint « au jour de ». Ça fait déjà beaucoup, n’en rajoute pas.
  2. Le prochain que je vois écrire « çà » au lieu de « ça », c’est mon poing dans la gueule ! « Çà » est un adverbe de lieu, qu’on ne retrouve plus que dans l’expression « çà et là » ou dans « en-deçà ».
  3. N’utilise des anglicismes que s’il n’y a pas d’équivalent en français. Dans l’absolu, les anglicismes enrichissent la langue et c’est tout bénef. Mais quand j’entends une phrase qui commence par « Les Anglais, ils ont un mot pour dire ça », une fois sur deux, je suis en mesure de rétorquer « oui, oui, en français aussi on a un mot pour le dire » (et j’ajoute généralement un « espèce de trou d’balle » derrière, pour le rythme)(3).
  4. On amène un être vivant et on apporte quelque chose d’inanimé (Exemple : Amène ton chien, ta sœur, et apporte de la bière, on va se faire un petit Mario Kart des familles, susu !)
  5. Je le signale pour les cas les plus graves : on dit ennuyeux, pas ennuyant (je l’ai encore lu dans un article de jeuxvideo.com hier. En même temps, tu vas me demander pourquoi je lis ce torchon et tu as raison, je n’ai pas d’excuses).
  6. Soutien, c’est sans T, héros, c’est avec un S (systématiquement).
  7. Si l’accent circonflexe n’a pas beaucoup d’importance, les autres, que sont les trémas, le grave et l’aigu, peuvent parfois sauver une conversation écrite. Alors, n’hésite pas à les mettre, même sur tes majuscules. Accentuer les lettres capitales, c’est la règle depuis très longtemps, en dépit de ce qu’ont pu te dire tes profs décatis au bahut. Ça aussi, c’est une réforme orthographique orchestrée par ces gros bâtards au pouvoir qui veulent avilir notre belle langue française dont les règles seront à jamais gravées dans le marbre. Si tu as un Mac, tu n’as aucune excuse, les majuscules sont facilement disponibles avec quelques petits réglages. Pour Windows, c’est plus chiant et le gouvernement (les gros bâtards) est justement en train de plancher sur le sujet.
  8. On pallie quelque chose et pas on pallie à quelque chose.
  9. Eh oui et eh bien, pas et oui. Eh oui ! C’est comme ça et non, je n’ai pas vraiment d’explication.
  10. Et enfin, la pire des pires, la faute qu’on trouve partout, depuis le bandeau de BFMTV (le niveau zéro) jusque dans les lignes du Canard enchaîné (encore que c’est très très rare) : Après que + subjonctif ! Non, non et non ! Après que est toujours suivi de l’indicatif. Exemple : il s’est endormi moins con, après qu’il a lu cet article. Eh oui ! (cf. infra) Pour faire le test, c’est très simple, remplace après que par une fois que, ce qui veut dire la même chose. Écrirais-tu « Il s’est endormi moins con, une fois qu’il ait lu cet article » ? Non. Ben voilà, t’as compris.
  11. Tu veux enrichir ton vocabulaire ? Lis ! Y’a pas 36000 solutions. Tu pourrais commencer par Desproges, tiens. Ce n’est qu’une suggestion, mais niveau vocabulaire, ça se pose là. Le dictionnaire des synonymes ou les dictées de Pivot sont un bon exercice également, suivant ton niveau. Tu peux aussi lire des articles de presse, suffisamment pour te faire une vraie opinion. Ça t’évitera de signer des pétitions ridicules.

 

(1) Même avant la réforme, on est censé écrire « interuniversitaire », je dis ça, je dis rien.
(2) Au contraire, l’italien ne s’est pas encombré de ces traces étymologiques et écrit filosofia, teatro, ginnasta pour gymnaste…
(3) Si vous voulez faire remarquer à l’auteur qu’il a employé un odieux anglicisme dès le troisième paragraphe, c’est le bureau au fond du couloir à gauche.

Frrnt

Dessinateur, permis B, nul aux échecs!

2 commentaires

  1. Ping :Petit mois#2 – Pichenettes

  2. Avec mon Linux les majuscules accentuées, c’est ALT-GR + la touche en question… Là où on voit que le clicodrôme a pas mal de lacunes…

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