Mode d’emploi #1 : Les critiques musicales

Vous êtes nombreux à parcourir régulièrement les critiques musicales des journaux, en quête du nouveau son (eh ouais papa, on dit plus musique, on dit son, voire GROS son), en quête du nouveau morceau qui vous fera triper ou gigoter ou chialer un bon coup ou que sais-je encore.
Seulement voilà, à la lecture de ce genre d’article, vous avez toujours un sentiment étrange de n’avoir absolument rien compris à ce que vous raconte le type derrière son clavier. Vous avez même parfois la curieuse sensation qu’à Télérama ou aux Inrocks, on vous prend pour des jambons…
Le fait est que l’exercice périlleux de la critique musicale est très codifié. Sur la musique, n’écrit pas qui veut, comme il veut. Il faut choisir savamment ses mots, les tirer d’un champ lexical assez restreint mais très flou, pour être le plus incompréhensible et le plus consensuel possible.
Heureusement, à Pichenettes, on vous a concocté un petit glossaire pour que vous puissiez saisir quelques notions indispensables à la lecture des critiques musicales et pour peut-être même un jour, écrire votre propre critique dans votre propre journal…

Philippe-ManoeuvreLe critique musical s’habille comme il veut, s’assoit où il veut.



ACIDULÉ

Exemple : « une pop acidulée »

Acidulé vient toujours après pop. Jamais on ne lira un « rock acidulé » ou un « jazz acidulé » – et heureusement d’ailleurs. Cette expression a tellement été reprise pour nos amis les critiques musicaux que c’en est presque devenu un genre à part entière. « Acidulé » veut dire « mièvre », voire « sirupeux ». C’est de la pop sucrée, écœurante et, si tu en prends trop, tu auras des boutons sur la langue. Attention donc à l’overdose.


ÉLÉGANT

Exemple : « Ambroise Willaume a en effet imaginé SAGE (moins comme le qualificatif que comme le diminutif de Sagittaire, son signe astrologique), un projet solo qui le voit dérouler d’élégantes ballades pop autour de son piano. » (Les Inrocks)

Désigne un style vestimentaire. Pour faire de la pop élégante, il faut s’habiller en noir, avoir des cheveux ondulés et poser devant un fond uni : rose pour SAGE (qui donc est sagittaire, je m’endormirai moins con), ou bleu électrique pour Christine And The Queens). Après, musicalement, c’est pas plus élégant que la pop acidulée (cf. acidulé) même si, quand même, ça couine un peu moins, puisque le ou la chanteur(euse) de pop élégante se contente de miauler.

sage-in-betweens-500-tt-width-360-height-342-crop-1-bgcolor-000000   Christine-and-The-Queens-chaleur-humaine

HOMME, viril

Exemple : « Ça sent l’homme, le cuir et la viande grillée, tisonnée avec le manche d’une guitare électrique. » (Les Inrocks)

Dans l’exemple ci-dessus, Stéphane Deschamps parle de Lazaretto, le dernier Jack White. Dans son esprit, ça s’est un peu passé comme ça au moment de l’écoute : « Mais quelle est donc cette musique si violente, si… si forte ? Le rock, vous dites ? ah bah ça, ça a sûrement été composé par un type plein de testostérone, cent vingt kilos de muscles et de poils, ça sent le draxter si vous voulez mon avis. » Voilà donc ce qui se cache derrière l’utilisation du substantif « homme ».
Jusqu’ici, je n’avais jamais vu Jack White comme un trappeur qui chasse le raton laveur à la dynamite. De toute évidence, les Inrocks ont oublié qu’il y avait rock dans leur nom.
Globalement, une guitare un peu saturée, un riff qui semble brouillon par rapport aux lignes simpl(ist)es de la « pop élégante », une voix naturelle (pas forcément braillarde) suffisent pour qualifier une musique de « virile ». On pourra donc en conclure que PJ Harvey a des couilles…


LUMINEUX

Exemple : « Des titres qui progressivement mènent jusqu’au bouquet final, assuré par la ritournelle Les Hautes lumières, un single qui laisse une marque indélébile, avec ses paroles lumineuses, son refrain qui transporte, ses cordes sensibles. » (Le Figaro)

Là, c’est simple : des paroles lumineuses, ça veut dire qu’à un moment donné, on va entendre le mot « lumière » ou « soleil » ou « jour » ou « lampadaire » ou « Thomas Edison » (plus rare). Dans l’exemple ci-dessus, Mathilde Dolezle ne s’est pas foulée puisque « lumière » est carrément dans le titre de la chanson…
Ça marche aussi avec « aquatique » (ex : Eau d’Alexandre Delano est une « échappé aquatique » pour les Inrocks)


MYSTÉRIEUX

Exemple : « Son art est irresponsable et asocial et son rap inconscient, mystérieux, irrationnel. » (Étienne Menu, à propos de D.U.C de Booba, dans GQ)

Mystérieux veut souvent dire incompréhensible, imbitable, sans aucun sens, ou tout simplement complètement con. C’est par exemple le cas des paroles de Booba. D’ailleurs, Étienne Menu le reconnaît dans son article, puisqu’il écrit quelques lignes plus loin :

« Car dans ses chansons, le rappeur boulonnais n’a au fond rien à « dire » au sens positif du terme. En revanche, il a énormément à rapper. S’il s’intéresse aux mots, c’est en tant que matière verbale à placer sur le beat, images sonores à faire exploser. Il ne se sert jamais d’eux comme les véhicules d’une pensée « construite ». »

C’est on ne peut plus clair, non ? Mais au lieu de dire « Les paroles de Booba n’ont aucun sens, et c’est surtout complètement débile », le journaliste musical se perd en considérations pseudo-stylistiques, il fait des effets de manche, il brode, pour qu’au final son article ait juste un peu plus de consistance que le disque qu’il critique…


ORGANIQUE

Exemple : « Instru organique et tubulaire pour ce morceau qui commence dans une atmosphère sombre et futuriste, annonciatrice des jeux du cirque de demain. » (Les Inrocks)

Rien à voir avec le fait que le batteur tape, tel Rocky, sur des cadavres d’animaux. Le critique a ici voulu dire qu’il y a des samples d’instrument type orgue. Orgue, sous sa forme adjectivée, c’est organique, en tout cas dans la tête de Pierre Siankowski.


TIRAILLÉ

Exemple : « Comme toujours, le DJ et producteur [Laurent Garnier] est tiraillé entre sa volonté de faire danser les foules, avec un « pied » techno marqué, et celle de l’émouvoir, en développant des ambiances baignées d’une soul électronique et rêveuse. » (Télérama)

Ah ! L’artiste est tiraillé ! Il ne sait pas s’il doit faire de la pop « élégante » (cf. élégant) ou son gros bourrin, ça le torture ! Il hésite entre le commercial et l’intime, entre faire danser ou pleurer dans les chaumières… Ah ! ça le torture, ça l’empêche de dormir, c’est la tempête sous un crâne !

Ou alors, peut-être que l’artiste a un éventail de compétences et de goût assez large et qu’il aime tout autant composer des titres dansants que des balades mélancoliques…


TRIBAL

Exemple : « Cyclamen [d’Asaf Avidan], modèle du genre, devrait réchauffer notre hiver. La plénitude du chant […], fait écho à quelque chose d’éminemment tribal. » (Télérama)

Ça, ça veut dire qu’il y a du tom basse.


Arrêtons-nous ici pour aujourd’hui. La liste n’est bien sûr pas exhaustive et pourrait être encore longue. Mais, rien qu’avec ces quelques mots, vous avez déjà compris la technique pour écrire une critique musicale : il vous suffit d’avoir recours à un vocabulaire plus qu’approximatif, que vous noierez dans des métaphores téléphonées et des expressions toute faites, tout en prenant soin de n’apporter aucun jugement de valeur. Et surtout, n’oubliez jamais la règle d’or : ce que vous pouvez dire en une ligne, dites-le en quinze. Avec ça, il ne vous reste plus qu’à postuler à Télérama.

Au fait, à Pichenettes aussi on a nos critiques musicales, qui sont, convenons-en, à des années-lumière de ces poncifs poussifs décrits ci-dessus (parce que c’est nous qu’on est les plus forts). Pour découvrir nos sélections, rendez-vous tous les dimanches, sur la page musique du site.

Frrnt

Dessinateur, permis B, nul aux échecs!

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