Mindhunter

Netflix augmentant ses prix, je commençais à sérieusement me demander s’il ne fallait pas résilier mon abonnement pour ce service qui, depuis quelque temps, ne proposait plus grand-chose de sympathique : des sitcoms paresseuses, des séries de super-héros plates comme la Belgique, des documentaires qui, quand ils n’étaient pas tout bonnement conspirationnistes, vous auraient fait passer RMC Découverte pour Arte… Bref, une fois qu’on avait vu ce qu’il y avait à y voir, Netflix perdait largement de son intérêt et l’annonce de la prochaine saison de Stranger Things, bien qu’alléchante, n’aurait pas suffi à me scotcher à mon écran.

C’était sans compter une série que j’ai trouvée tout à la fois magnifiquement bien fichue et palpitante, j’ai nommé Mindhunter.

Where do we go when motive becomes elusive ?

Et j’en vois déjà frémir. Une série policière, avec des agents du FBI, dont le nom évoque ces heures sombres de l’histoire télévisuelle, façon Mentalist, Profiler, et toute cette sorte de chose ?… Très peu pour vous, n’est-ce pas ? Mais si je vous dis que la série est produite par Charlize Theron et David Fincher, qui est à la réalisation sur quatre des dix épisodes, vous restez ? Bien. Alors allons-y.

Mindhunter raconte donc l’histoire du jeune Holden Ford, initialement formateur à Quantico, qui explique à ses élèves futurs agents du FBI qu’un tueur naît tueur, qu’il a le mal en lui, qu’il est sheitan et que c’est comme ça et pas autrement. Holden Ford lui, il sent bien que quelque chose cloche dans ces explications et, au lieu de lire Rousseau, file avec son costard-cravate d’agent du FBI dans une sorte de palace voir un concert de rock prépunk (on est à la fin des années 70, tout est possible) se faire mettre le grappin dessus par Debbie, une go qui étudie, devinez quoi ? La psychologie ! Et là, Holden Ford, ça lui ouvre les yeux, les chakras et l’esprit. Après une âpre bataille avec sa hiérarchie qui ne comprend pas vraiment à quoi ça sert qu’un agent spécial bien sapé aille se mélanger avec ces hippies-gauchistes de l’université, Holden obtient enfin le droit d’aller apprendre les deux trois fondamentaux de la psychologie clinique et de la socio à la fac et de bouffer du Durkheim et du Freud jusqu’à rendre gorge.

Après son initiation auprès de Debbie et des Gandalf hirsutes de la faculté de psycho, Ford accompagne un autre formateur sur les routes et ensemble, ils interviennent auprès des policiers, ces gens bien et braves qui sont très gentils mais qui ne comprennent pas tout, surtout pas la psychologie d’un tueur renifleur de petites culottes. Entre deux formations, Ford et son acolyte passent le temps d’une part en résolvant des enquêtes zarbies pour les policiers très gentils qui ne comprennent pas tout, et d’autre part en investissant les prisons pour interviewer les tueurs psychopathes déjà incarcérés.

Avec des fèves au beurre et un excellent Chianti

Cette dernière occupation va être le point central de la série, les enquêtes parallèles n’étant là que pour rythmer un peu les épisodes et admirer avec quelle sagacité l’agent Ford et son pote (son nom va finir par me revenir) appliquent les méthodes de profilage qu’ils tirent des interviews avec les « tueurs en séquence » – le terme de « tueur en série » sera trouvé plus tard dans la série, par l’acolyte justement.

Ces longs échanges entre psychopathes et agents du FBI sont d’une qualité d’écriture rare (1) et la mise en scène froide de Fincher (ou des deux autres réals qui l’imitent très bien), son montage au cordeau, avec l’aisance glaciale qu’il a acquise depuis Zodiac (2), confèrent à ces scènes une sorte d’absolue perfection, de purs moments de jouissance cinématographique. Et il ne s’agit pourtant « que » des scènes de dialogues ! Le reste est globalement de la même teneur. C’est du bon Fincher.

La ligne, la construction du cadre, Fincher…

Parlez-moi de votre mère

Rien que pour la leçon cinématographique, cette série vaut la peine d’être vue. Mais son intérêt réside aussi dans le fait qu’elle raconte l’histoire vraie de John E. Douglas (3) qui inventa le métier de profileur en faisant entrer les sciences comportementales dans les méthodes d’investigation du FBI : l’influence du milieu social, du milieu familial sur le comportement d’un criminel n’était pas, avant la fin des années 70, une évidence pour tous. John E. Douglas fit d’ailleurs équipe avec la docteure Ann Wolbert Burgess dont je vous laisse apprécier la bio et la biblio sur le site du Boston College, qui lui fournissait une aide méthodologique pour que ses recherches puissent être reconnues par le milieu universitaire ; elle s’appelle Wendy Carr dans la série, superbement jouée par Anna Torv. Douglas a couché son histoire par écrit, dans Mindhunter, dans la tête d’un profileur qui a servi bien entendu de base à la série.

Mindhunter est franchement bien filmée, tient en haleine sans même avoir recours aux grosses ficelles du polar, puisque les enquêtes sont accessoires et assumées en tant que telles, ses acteurs sont excellents et son sujet est passionnant. S’il faut cependant lui faire un reproche, je dirai que, si vous avez fait ne serait-ce que six mois dans une fac de psycho, vous serez probablement lassé·e au bout de trois épisodes d’esquiver les platitudes que Holden Ford vous jettera continuellement à la gueule. Pour faire court, globalement, c’est la faute de la mère, hein… Merci, Freud.
Mais c’est bien là la seule ombre au tableau. Puis j’ai pas fait psycho, alors moi, ça me va.

Born in the USA

Cela dit, quand c’est pas la mère, c’est la faute de Nixon. L’Amérique post-Watergate, post-guerre du Viet Nam, l’Amérique qui sort doucement de sa période hippie, l’Amérique de Charles Manson aussi, constamment cité par les héros et les tueurs qu’ils interviewent, comme un spectre omniprésent, c’est toute cette ambiance qu’on retrouve : cette Amérique puritaine et aseptisée, quasi-victorienne, qui fabrique elle-même les maladies qu’elle prétend combattre, en rejetant tout ce qui ne rentre pas dans le moule, tout ce qui n’est pas tiré à quatre épingles.

Cette Amérique enfin, dont l’immobilisme contraste avec l’effervescence qui règne chez les universitaires, aux idées révolutionnaires et aux costumes de velours verts, avec des pièces de cuir aux coudes.

C’est cette dichotomie qui m’a le plus marqué dans la série. À vue de nez, j’aurais pour ma part placé l’entrée des sciences comportementales et de la psychologie dans le domaine de la criminologie bien plus tôt dans l’Histoire. Mais force est de constater qu’entre le moment où les savants démontrent, le moment où les instances politiques finissent par les écouter, à légiférer et à organiser et le moment où la part la plus conservatrice de la société commence à digérer la chose et à arrêter de râler, il y a toujours ce maudit retard, cette latence, cette inertie.

Indirectement, la série Mindhunter a ceci de désespérant qu’elle nous rappelle combien le chemin du progrès social peut parfois être long, mais alors looong, simplement parce que des types en costard bleu marine, rasés de frais et portant des montres hors de prix en ont décidé ainsi…

Ça me revient ! L’acolyte, c’est Bill Tench !

Notes :

1. Je venais de regarder un épisode de The Flash juste avant, alors ça m’a fait bizarre.

2. À mille lieues du baroque de Fight Club ou Se7en (qui n’étaient pas dégueulasses pour autant, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit).

3. Ce John E. Douglas a d’ailleurs inspiré bon nombre d’agents du FBI du cinéma, le Jack Crawford de la saga du Silence des agneaux par exemple ou même Fox Mulder qui, comme lui, verra son bureau installé dans une remise au sous-sol à cause de ses idées un peu trop « originales ».

Frrnt

Dessinateur, permis B, nul aux échecs!

Un commentaire

  1. La vrai question c’est qu’est-ce que tu faisais sur The Flash avant…

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