Merci Patron, Merci Ruffin!

« Gare à la revanche/Quand tous les pauvres s’y mettront » dit la chanson. Si François Ruffin continue d’utiliser le terme de mouvement ouvrier, il revendique également d’y mettre de l’imagination pour qu’on arrête -enfin- de s’y faire chier et de déprimer de perdre des combats. Pour se motiver et avoir envie d’exproprier des patrons voyous, il propose une comédie documentaire jouissive où Robin des bois vire à l’action situ.

Merci Patron ! est est la continuation d’un vieux projet de Ruffin d’emmerder Bernard Arnault, le patron du groupe LVMH. C’est lui qui avait suggéré à Marie-Hélène Bourlard, syndicaliste CGT de la société ECCE, que puisque le grand Bernard avait décidé de faire fermer leur usine sans même se donner la peine de venir s’expliquer en personne, il lui suffisait de prendre une action LVMH et d’aller le voir en tant qu’actionnaire. Et lui demander pourquoi LVMH voulait que ECCE baisse ses prix pour la production de ses costumes Kenzo et Givenchy. LVMH n’aime pas la mauvaise presse. Pour un groupe de luxe qui table tout sur le prestige, que le prolo qui prépare le costume produit 100 balles vendu le triple vienne gueuler devant les investisseurs ça le fait pas. Cette première idée avait aidé à la mise en place d’un plan social en 2007 avec reclassements et primes de départ, là où c’était la fermeture nette qui était prévue, avec trémolos du sous-traitant se justifiant par la disparition des commandes.

Merci Bernard !

Presque 10 ans plus tard, l’usine est fermée. Ruffin s’amuse à présenter son projet comme celui de la réhabilitation sociale d’un grand homme incompris, et se balade avec T-shirts et mugs floqués avec un « I love Bernard » hilarant. Son idée de base était une redite de l’invasion de l’assemblée générale des actionnaires, qu’il s’en voulait de ne pas avoir filmé la première fois. Manque de bol, LVMH a vent du projet et les petits rigolos recrutés dans toutes les sociétés fermées par Bernard Arnault se retrouvent enfermés dans une salle où le chef n’est visible qu’à travers un écran.

Parmi les anciens salariés d’ECCE, il y a le couple Klur. Les deux sont au chômage. Et dans le Nord, le travail court pas les rues pour des gens qui ont dépassé la cinquantaine. Leur histoire est à chialer. Le rire, il est là mais c’est au début uniquement une manière de se protéger, on rit nerveusement. Ils reçoivent une lettre d’huissier. Une vieille histoire d’accident de voiture où ils n’avaient déjà pas un rond. 30000 euros ou c’est la porte, la maison est saisie. Pourquoi ne pas demander cet argent à Bernard ? A défaut, on ira foutre le bordel dans tous les évènements de prestige organisés par la fondation LVMH. Et oui, c’est bien du chantage. C’est à ce moment-là du film qu’on a un doute. Mais que fout Ruffin ? Il est dingue ? Il va foutre ces gens en première ligne pour sa gué-guerre contre Bernard ? Avec une action qui est illégale et en faisant un film ensuite ? Je vous passe les détails de la fin. Si le film existe, c’est que les Klur ont gagné. Ruffin insiste sur ce point, comme un mantra pour se convaincre : Bernard Arnault est intelligent. Si il a épongé rubis sur l’ongle les dettes d’un couple pour s’éviter une mauvaise presse, il n’ira pas chercher à se venger après s’être fait prendre la main au portefeuille publiquement. Le rire nerveux a laissé à la place au rire de jouissance.

Si tu veux être heureux, nom de Dieu…

Lors du débat suite à la projection du film à Montreuil on sentait dans la salle, blindée de syndicalistes et de militants communistes, que la remarque de Ruffin sur le fait qu’il fallait faire en sorte que militant arrête de rimer avec chiant refroidissait un peu l’enthousiasme de la projection. Non, le chantage n’est pas une blague à rééditer sans réfléchir. Non, ce n’est pas en agissant seuls qu’on bousillera un système inégalitaire qui fait que l’humanité n’a jamais été aussi riche et aussi pauvre en même temps. D’ailleurs on ne le bousillera pas. Il est trop fort, c’est acté. Le mouvement ouvrier est en mort clinique ; ses militants se sont marginalisés, ses relais politiques sont passés de l’autre côté (le secrétaire général de LVMH est un maire socialiste, gros bisous). Il reste de l’espace pour les actions les plus folles et les plus radicales qui auront le mérite de grappiller quelques trucs et de faire chier les vautours. A la façon de Un Homme Est Mort de Davodeau, qui montre la création d’un film qui donne envie de pleurer et de se battre, Merci Patron ! donne envie de se battre en se marrant. C’est quand même largement plus motivant.

Image en une: nicogenin — Flickr, CC BY-SA 2.0

Mathieu

Chef d'autogestionnés

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