No présent

81qwUQ0s9iL[Chronique littéraire] No présent est une lecture violente, qui laisse un goût métallique dans la bouche. Lionel Tran, son auteur, est un gamin de la grande banlieue lyonnaise, qui au lendemain du passage de son bac est soudain confronté à l’immensité du vide du début des années 90. La génération précédente, celle des baby-boomers, a si bien joui sans entrave qu’elle a décimé le champ des possibles de ses enfants.

Dans le ventre de la ville, le narrateur avide de liberté se glisse dans un interstice, tout d’abord créatif,  aux côtés de ses compagnons d’infortune dans une quête radicale intellectuelle et artistique. Mais peu à peu, on peut sentir les murs se rapprocher insidieusement, à mesure que la page de celui qui se voudrait auteur reste blanche ou au contraire saturée de pistes qu’il ne parvient à maîtriser. Et l’horizon se délite, la fracture individuelle et collective avec la société devient par soubresauts irrémédiable.

Bientôt ne restent que les nuits blanches qui broient les os, la drogue et la déchirure avec les copains à l’origine unis dans une volonté émancipatrice. Les pentes de la Croix-Rousse se muent en hétérotopie venimeuse, transmise dans une langue âpre comme la douleur qui ravage le narrateur.

Fragments autobiographiques écrits au cours de ces dix années blanches, No présent est une vraie réflexion sur la viabilité du mode de vie libertaire et une critique violente de l’individualisme égoïste du monstre social qui vomit implacablement ses enfants. Cet ouvrage générationnel et poignant ouvre une fenêtre sur l’âme comme sur l’époque – les dés étaient pipés et l’art ne sauverait pas la vie.

S’il a perdu en route des amis et des rêves, Lionel Tran a sauvé son âme le jour où il s’est autorisé la colère, la fureur, puisqu’il faut bien vivre, vivre enfin. Hanté par des fantômes mais revenu des morts, libre finalement, il continue aujourd’hui son chemin après avoir exercé mille métiers et propose des ateliers d’écriture, pour que chacun puisse à sa manière cesser de subir la violence sociale en reprenant le contrôle de sa propre vie grâce aux mots.

No présent, Stock, 2012, 288 p.

[Si ce livre vous parvient entre les mains, vous noterez son orthographe irréprochable et pourrez en remercier notre dessinateur de L’atelier coloriage, qui décidément sait tout faire avec un crayon, même effectuer des relectures normaliennes de par leur exhaustivité]

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