LOVE de Gaspar Noé

[Chronique cinématographique partiale et NSFW]

headerGaspar Noé a enfin réalisé son rêve de toujours et celui de nombre de cinéphiles : il a tourné un vrai porno, avec un vrai scénario, en 3D, distribué hors du circuit spécialisé. Pour cela déjà, c’est un film que j’attends depuis au moins 15 ans, et c’est donc en totale partialité que je me prête à l’exercice de la critique. Pourquoi donc, mais pourquoi, personne n’a-t-il réalisé ce film avant ?

« If anything can go wrong, it will » : loi de Murphy prétexte à la désintégration violente d’une histoire d’amour comme il en est tant, l’exergue nous convie dans la vie ratée de Murphy, un Américain à Paris (est-il nécessaire de préciser que rien d’autre en lui n’évoquera le Gene Kelly du film éponyme ?), dont le réalisateur nous propose de suivre les tourments d’un début d’âge adulte où rien n’a tourné comme on l’aurait souhaité.

Dans un songe moderne, c’est une histoire banale en somme, celle de deux jeunes gens modernes qui se rencontrent, qui s’aiment follement, qui se séparent, qui disparaissent dans le tourbillon de la vie. D’un point de vue purement narratif, Love est moins original que d’autres films traitant de ce même thème de la douleur amoureuse, les allers-retours temporels servant moins le scénario que redonnant un rythme et un prétexte pour d’autres allers-retours physiques, à 2, à 3, à plein, orgie de chair mais aussi d’émotions.

Le paradoxe absolu de ce film, c’est que l’inéluctable déchirure entre Murphy et Electra est tout à la fois unique et sans aucune singularité. C’est une histoire réaliste et triste, bouleversante et violente, dont le spectateur a déjà vécu chaque scène, entendu chaque mot, et dont les images se superposent avec des souvenirs, des réminiscences, qui sont la raison pour laquelle ce film touche aussi abruptement.

Bien sûr Noé s’auto-cite, depuis un souterrain évoquant Irréversible jusqu’aux plans stroboscopiques de Enter the Void, dont celui dément d’une pénétration filmée de… l’intérieur (qui, soyons honnêtes, méritait amplement son recyclage dans Love). Au-delà même, le procédé narratif est semblable, puisque nous voici dans la tête de son narrateur, que l’on entend penser, souffrir, baiser, aimer, à l’instar de la caméra subjective dans Enter the Void.  Mais il y a là aussi les échos assourdis d’un réalisateur marqué par la Nouvelle vague, dans une forme de narration distanciée, pure, des prémisses d’une histoire d’amour quand rien n’est joué, et que tout l’est déjà à la fois. Electra enfin, superbe Aomi Muyock, évoque une Anna Karina vue par Godard.

Qu’importe : bien plus qu’un film de cul, c’est un grand, grand film d’amour qui nous est donné à voir. Rarement le cinéma n’a aussi bien montré la douleur qui vrille, les sens altérés, les possibilités d’un ailleurs autrement piétinées et niées par le destin. Ce que nous dit Noé finalement, c’est qu’au fond nous sommes seuls quoi qu’il nous arrive, que les singularités dont nous parons nos plus belles histoires ne tiennent qu’à un fil que nous déchirons nous-mêmes implacablement, et que si nous pourrons bien jouir encore et encore, la rédemption est un chemin dont le mode d’emploi nous échappe.

A voir au cinéma et en 3D évidemment (parce qu’enfin, où ailleurs pourrez-vous donc vous prendre une éjac faciale géante en même temps que 400 personnes consentantes qui pouffent nerveusement à cet instant, pour faire un peu redescendre l’oppressante force du film ?).

Un peu de publicité : merci à Hallucinations collectives pour l’organisation de l’avant-première lyonnaise.

Love, de Gaspar Noé, 2015, 130 min, interdit aux moins de 16 ans

Laisser un commentaire