Charlie Chan Hock Chye, le Tesuka de Singapour

Le Festival d’Angoulême s’est déroulé la semaine dernière et Pichenettes y était, en les personnes de Frrnt et d’Alex, arborant fièrement leur pass « Professionnel » qui, dans ce cas de figure, ne veut rien dire d’autre que « Touriste qui prend des notes ».

En guise d’introduction, débriefons sur cette escapade à Angoulême : nous avons affronté la marée humaine, bien plus dense que l’année dernière, avons dormi dans un Airbnb qui comptait plus de téléviseurs que de livres en son sein (trois télés pour un livre, sans dec), avons croisé Mauvaise Foi éditions et leur revue Laurence 666, ainsi que L’Arbitraire, deux collectifs lyonnais qu’on salue (coucou !), avons mangé dans des fast food dégueulasses avec des images de schtroumpfs placardées aux vitrines, trouvé quelques bonnes adresses aussi (ne croyez pas Trip Advisor, c’est de la merde). Sinon, la revue Bien, monsieur, dans laquelle travaille Charlotte Melly, une amie qui a récemment publié Blanche la colérique a gagné un prix, Jodorowsky a annulé pour cause de grippe (ô tristesse), les Requins marteaux ont annulé pour des raisons financières (ô tristesse), Benoît Delépine était saoul et nous a expliqué pourquoi les chevaux étaient plus forts que les motos et on a même réussi à apercevoir Naoki Urasawa[1], avec sa guitare sur le dos, qui sortait d’une expo sur Sonny Liew, le dessinateur singapourien qui fait l’objet de notre chronique aujourd’hui.

Car, de tous les auteur.e.s découvert.e.s sur ce festival, Sonny Liew, avec son œuvre Charlie Chan Hock Chye : une vie dessinée, est celui qui m’a le plus frappé. Cette bande dessinée, publiée pour la première fois en 2015 et traduite en français deux ans plus tard[2], raconte l’histoire de Charlie Chan Hock Chye, que Sonny Liew voudrait nous présenter comme le « Tesuka de Singapour[3] ». Un peu comme Tesuka d’ailleurs, le style de Charlie Chan a évolué avec les goûts du public et son histoire est intimement liée avec celle de ce jeune État qu’est Singapour. C’est une carrière de plus de cinquante ans qui est retracée ici sous la forme d’un documentaire compilant des extraits de revues, des croquis, des affiches, des témoignages de Charlie Chan Hock Chye, accompagnés de commentaires dessinés par Sonny Liew lui-même : du style rondelet et élastique des années cinquante, on passe au réalisme rigide des bandes dessinées SF des années 60, puis aux parodies des années 80 dans le plus pur style « Mad », dont Gotlib fut en France le plus glorieux représentant. Visuellement, ça a de la gueule, ça fait mouche à chaque fois, et c’est même assez drôle (surtout la période « Mad »).

La période « Astro Boy »

L’œuvre de Charlie Chan Hock Chye est éminemment politique et chacune de ses créations, même la plus anodine, est toujours un prétexte pour questionner les luttes de pouvoir qui ont déchiré Singapour : la colonisation britannique, l’occupation japonaise, l’influence chinoise, la tentative de réunir la péninsule malaise en un grand état fédéral, la scission, la tentation du communisme, la tentation du capitalisme sauvage, celui qui ne va pas forcément de pair avec la démocratie, la domination du Parti d’action populaire, régnant sans partage sur la cité-État depuis 1959… tout y passe. Et tout nous est expliqué, rassurez-vous, je ne suis pas expert en politique singapourienne : un appareil critique très dense, et il faut bien le dire, très pro, est présent en fin d’ouvrage pour les plus acharnés d’entre nous. Il faut dire que Sonny Liew a bossé en Amérique et s’exprime en anglais ; il s’adresse donc aussi à un public occidental, on n’est jamais perdu, du moins pas plus que le Singapourien moyen dans tout ce fatras politico-politique.

La période « super-héros »

À chaque style correspond une période historique. Un robot géant façon Tesuka, qui n’obéit qu’à des ordres en chinois vient en aide aux étudiants manifestant pour avoir les mêmes droits que les Britanniques, les Singapouriens deviennent des petits chats mignons pour affronter les Japonais, avec des têtes de chien, dans un récit de guerre pour enfants (!). Les deux leaders politiques Lim Chin Siong et Lee Kuan Yew deviennent les héros d’une série de SF en collants façon Star Trek, un super héros, l’homme-cafard, prend les traits d’un manifestant chinois pour combattre le crime, etc. En détournant à peine la réalité, en y ajoutant simplement des robots ou des vaisseaux spatiaux, Charlie Chan parvient à contourner la censure et à livrer son point de vue, le tout en renouvelant constamment son approche de la BD.

Cela dit, d’autres problèmes sont abordés dans cette biographie de Charlie Chan. Comment vivre de sa bande dessinée, surtout quand elle est engagée, comment convaincre des éditeurs de vous payer plus de 20 $ par numéro, comment concilier vie de famille et vie d’artiste, comment faire son trou quand le public n’est intéressé que par ce qui vient du Japon ou des États-Unis… Les problématiques n’ont pas vraiment évolué en un demi-siècle de bandes dessinées…

La période « Mad »

Cependant, quelque chose cloche dans l’histoire de Charlie Chan Hock Chye. Comment un artiste aussi en avance sur son temps n’a-t-il pas pu être célébré plus tôt ? Ou comment n’a-t-il pas fini en prison tout bêtement ? Car les régimes successifs qui ont dirigé Singapour ont ceci en commun qu’ils supportaient mal la critique, même cachée derrière des caricatures d’animaux mignons. Eh bien, celles et ceux qui lisent les quatrièmes de couverture le savent déjà, Charlie Chan Hock Chye, le « Tesuka de Singapour » n’a tout simplement jamais existé ! Et là, on est pris de vertige face au tour de force de Sonny Liew. Tous les styles différents mis en place dans la bande dessinée, les affiches parodiques, les archives, sont le produit d’un seul et même homme qui n’a pas pris cinquante ans pour faire évoluer son style. Sonny Liew est un faussaire de haute volée qui a produit ici le meilleur documenteur dessinée qu’il m’ait été donné de voir. Est-ce justement parce que Singapour n’a pas son Tesuka que Sonny Liew s’est donné la peine de créer toute une vie dessinée ? Est-ce parce qu’il ressentait le besoin de créer un héros national qui ait su survoler toutes les crises, un observateur lucide qui manquait à l’histoire de Singapour ? Allez savoir. Mais l’auteur démonte vaillamment, brique par brique, le récit national singapourien et critique hardiment tous les camps. D’ailleurs, même s’il a remporté le prix littéraire le plus prestigieux de Singapour, Sonny Liew s’est vu retiré sa subvention avant la parution. Faut dire qu’à Singapour, il y a des manuels d’histoire officiels qu’on n’est pas censé remettre en cause…

En bref, Sonny Liew captive son lecteur du début à la fin avec son histoire montée de toutes pièces qui replace la figure de l’artiste au cœur du politique, même si c’est de façon rétrospective. Je dois dire que personnellement, l’engagement artistique me touche toujours beaucoup et que c’est plus tellement la majorité de nos jours (c’est comme les poissons-volants, voyez ?), alors une telle œuvre fait un bien fou. J’aurais bien envie d’en parler encore pendant des heures, de vous montrer chaque page, de vous expliquer comment Sonny Liew a procédé… Mais ce serait vous gâcher le plaisir. Charlie Chan Hock Chye ne sera jamais le Tesuka de Singapour, mais Sonny Liew n’est rien d’autre que Sonny Liew, un grand artiste à placer au même rang qu’un Alan Moore ou qu’un Urasawa, un conteur d’histoire de talent, qu’il serait dommage de ne pas découvrir.

 

[1] Si ce name-dropping, comme disent les débiles, vous a laissé indifférent, je vous enjoins à vous rendre chez votre libraire et à faire vôtres les œuvres de ces gens-là. On voit mal comment vous pourriez le regretter.

[2] Les illustrations ont été piochées sur Internet, parce que je voulais pas abîmer mon beau livre, et proviennent parfois de la version anglaise. Mais tout a bien été traduit en français, je vous rassure.

[3] Tesuka, le papa d’Astro Boy, est au manga ce que Will Eisner est aux comics et Hergé à la bande dessinée franco-belge. Une expo lui était d’ailleurs consacrée, mise en parallèle avec celle sur Urasawa qui rend hommage au « Manga no Kamisama » dans sa série Pluto. Son influence en Asie a été considérable et Sonny Liew n’y a pas échappé.

Frrnt

Dessinateur, permis B, nul aux échecs!

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