1984 sur les planches

Ma bonne amie et moi-même sommes allés à Paris et donc au théâââtre. Normalement, je n’aime pas le théâââtre à Paris, parce que ce sont des lieux remplis de bourgeois qui se gargarisent de ce qu’ils sont allés voir Pierre Arditi gesticuler autour d’un canapé pendant une heure et demie pour nous parler d’un triangle amoureux à la con, dont la pointe opposée à l’hypoténuse est bien souvent planquée dans le placard. Et quand c’est pas ça, c’est un jeune issu des minorités qui vient te parler de la banlieue en prenant une petite voix chelou quand il dit « c’est pas très très bien », façon Jamel Debbouze puisqu’il est de notoriété dans le milieu que, si tu fais un one-man-show (un seul-en-scène ils disent là-bas), tu dois parler comme un demeuré puisque, forcément, c’est plus drôle. Non, vraiment, le théâtre, à Paris, j’ai du mal.
Mais cette fois-ci, on était invité, au théâtre de Ménilmontant, pour voir une adaptation de 1984 d’Orwell. Il était donc assez peu probable qu’on voit Arditti dans une pièce SF, non ? Exercice a priori difficile, étant donné que 1984, c’est un peu l’alpha et l’oméga de l’anticipation. S’attaquer à un classique pareil est un pari risqué qui, disons-le d’emblée – ce qui permettra de clore une déjà trop longue introduction – est, malgré quelques défauts, un pari réussi.

S’il reste quelques clampins qui ne connaissent pas 1984 (pas de honte mais pensez à vous y mettre), voici donc l’histoire de Winston, un type qui travaille aux archives dans une société totalitaire et qui, mû par un double désir d’émancipation et de reproduction avec une jeune et mystérieuse femme de la Ligue anti-sexe, va se retrouver le doigt pris dans la machine kafkaïo-stalinienne (j’ai failli dire orwellienne…) du gouvernement d’Oceania (Spoiler alert : ça finit mal, mais alors mal mal).

L’adaptation est signée Alan Lyddiard, à qui l’on doit aussi l’adaptation réussie de La Ferme des animaux, d’Orange mécanique et des Ailes du désir (ouais, rien que ça). Ici, au théâtre de Ménilmontant, c’est Sébastien Jeannerot qui prend en main la mise en scène, et le premier rôle également. Je dirai très peu de mots sur cette adaptation, puisqu’elle est en soit assez fidèle au livre. C’est surtout à la scénographie qu’on va s’intéresser, parce que là, on a quelque chose de très très lourd, les enfants !

En arrivant dans la salle, quatre silhouettes, chapkas et masques à gaz, assis en tailleur nous toisent. Est projeté sur un vaste écran blanc derrière un montage d’archives de guerre, la machine à fumée et son pschittt caractéristique nous étouffe. Facile mais ça fonctionne : c’est froid, c’est glauque, ça nous évoque du Christin/Bilal, du Transperceneige.

1984La pièce commence, les silhouettes quittent la scène et là, l’écran se disloque, en deux panneaux, puis quatre, dans un ballet, rythmée par une musique martiale inquiétante. Tout au long de la pièce, les changements de plateau se feront par ce même ballet de panneaux qui, une fois réorganisés, figureront tantôt le self, tantôt un télécran géant pour les deux minutes de la haine, tantôt des rues ou des bureaux, d’un grand blanc immaculé… Retournés, ces panneaux-télécrans offrent une armature de métal parfaite pour figurer la mansarde où Julia et Winston se planquent.

Une scéno brillante, qu’accompagne une série de projections qui donne tantôt à voir le regard de Big Brother ou le visage de Goldstein (qui ici est un croisement entre Trotsky et Brassens) tantôt des saynètes filmées en extérieur qui complètent la narration. Là, j’avoue être un peu plus dubitatif : les scènes en question ont été filmés il y a sept ans – ça fait effectivement sept ans que la pièce tourne – dans une qualité de réalisation à mi-chemin entre le téléfilm France 3 et un court-métrage Youtube. Certes, on pardonnera à la production les manques de moyen mais le plaisir du spectateur, qui aimerait en prendre plein la gueule, est quelque peu entaché, d’autant que ces saynètes ont tendance à traîner en longueur et que certaines sont même largement dispensables.

1984-1On dira tout de même quelque chose sur les comédiens qu’on trouve ma foi fort inspirés et très investis dans leur rôle. Comparé à l’idée que j’avais de 1984, je découvre des personnages, plus nerveux, plus fous, là où j’avais le sentiment d’une espèce de léthargie, d’abrutissement, sans doute infligés par le télécran en lisant le roman. Ce qui n’est pas pour me déplaire. Ça marche notamment pour Winston, qui ouvre la pièce déjà à moitié cinglé et que l’émancipation progressive rendra justement moins agité, plus sûr de lui. Jeannerot s’en sort donc avec les honneurs.

En fait, tous les personnages sont franchement réussis. On a une superbe Julia, un Charrington qui fout les pétoches et un Syme Parsons étonnant et affreusement efficace dans son monologue sur la novlangue, mon passage préféré dans le livre, ici génialement interprété (et je dis pas ça parce que je connais le comédien, je le pense sincèrement !).
Mention spéciale pour Bernard Senders, l’aîné de la troupe, qui interprète O’Brien, le « méchant ». Son jeu, beaucoup plus calme, beaucoup plus posé, se détache nettement de la performance des plus jeunes acteurs qui ont tendance à crier pour vouloir se faire entendre – certes, le rôle veut ça mais l’expérience parle.

J’ai promis à la rédac de ne pas faire de parallèle entre 1984 et la société actuelle, ni de dire qu’Orwell était un visionnaire, ni d’utiliser la formule « En ces temps troublés ». Le metteur en scène lui se gêne moins. À la fin de la pièce, Jeannerot revient sur scène et nous parle : présent l’année dernière lors des attentats à Paris, Sébastien Jeannerot affirme lui-même avoir choisi de remonter cette pièce une année supplémentaire, pour interpeler, pour exorciser quelque traumatisme aussi. On jugera par soi-même de la pertinence d’un tel discours de clôture mais, pour ma part, je considère qu’il n’est pas de plus belle œuvre que celle qu’on conçoit en mettant tout son cœur et toutes ses tripes. C’était le cas d’Orwell, c’est le cas de Jeannerot.

C’est moins le cas de Pierre Arditi.

1984 : Big Brother is watching you, au Théâtre de Ménilmontant, jusqu’au 22 décembre.
Pour réserver, c’est par ici.
Le site de la pièce, avec une foultitude de vidéos (notamment la bande-annonce que je n’ai pas réussi à intégrer à l’article, héhé) : infoceania.org

Frrnt

Dessinateur, permis B, nul aux échecs!

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