Pirates de tous les pays. L’âge d’or de la piraterie atlantique (1716-1726)

Pirates de tous les pays. L’âge d’or de la piraterie atlantique (1716-1726), Paris, Libertalia, 2008 (Beacon Press, 2004)

par M. Rediker, illustrations de Thierry Guitard

« En ce début d’après-midi du 12 juillet 1726 à Boston, William Fly monte sur l’échafaud. Il doit être pendu pour piraterie. Sa démarche est leste, à l’image de celle d’un marin qui embarque.1 » Ainsi débute le livre de l’historien américain Marcus Rediker, Pirates de tous les pays. L’histoire s’incarne et le récit est captivant. Les personnages fascinent et sont truculents. « William Fly s’approprie la potence. Il inspecte d’abord soigneusement la corde qui doit enserrer son cou. Il se tourne ensuite vers le bourreau d’un air déçu et lui reproche de ne pas connaître son métier. Devant la foule médusée, rassemblée au pied de l’échafaud, il rectifie lui-même le nœud, afin de rendre les choses plus pratiques et efficaces2 ».

La figure du pirate fascine aujourd’hui encore. Marcus Rediker en est parfaitement conscient et analyse à plusieurs reprises la postérité de l’imaginaire des pirates. L’exemple le plus éloquent est celui de deux femmes pirates, Anne Bony et Mary Read qui ont inspiré notamment John Gay, un auteur de théâtre anglais populaire au XVIIIe siècle et peut être, indirectement, La Liberté guidant le peuple du peintre Delacroix. Ici, Rediker ne peut avancer aucune certitude mais s’étonne d’une possible parenté entre le célèbre tableau de Delacroix et une illustration anonyme de l’Histoire générale des plus fameux pyrates consacrée à Anne Bony et Mary Read, une « allégorie de la piraterie, dont l’image centrale est féminine, armée, violente, révoltée, criminelle et destructrice de la propriété3 ».

De quels pirates parle-t-on ? Les pirates des années 1716-1726 sont « les plus nombreux et les plus importants. Ils sont personnifiés par Edward Teach et Bartholomew Roberts, qui attaquent les navires de tous les pays et provoquent ainsi une crise au sein du lucratif système commercial atlantique. Ils ont inspiré la plupart des images de pirates qui perdurent dans la culture populaire moderne, des héros de cape et d’épée comme Barbe-Noire, au pirate inconnu et sans frontières qui inspira Robert Louis Stevenson pour le personnage de Long John Silver, dans l’Île au trésor4 ». Nous allons donc être au carrefour des histoires des représentations, de la marine, du commerce, de l’esclavage, du travail, de l’organisation sociale et des luttes d’influence entre puissances pour le contrôle des mers.

De 1702 à 1713, la guerre de succession d’Espagne agite le monde atlantique. L’arrêt des combats provoque à la fois un développement du commerce, une démobilisation dans la Royal Navy et l’arrêt de l’activité des corsaires. Pour rappel, le corsaire se différencie du pirate car il n’attaque que les navires ennemis de son pays. Les corsaires sont un moyen de faire la guerre comme un autre pour les États. C’est pourquoi les années 1716-1726 sont celles de l’activité pirate la plus intense.

Comment se passe le recrutement chez les pirates ? C’est l’objet du chapitre 3 de ce livre : « qui partira faire le pirate ? » Le pirate est pour Rediker un ancien marin ou un prisonnier. Le pirate a toujours choisi d’être pirate. Il peut à tout moment abandonner l’aventure. Enfin, les anciens marins sont des révoltés contre les mauvais traitements infligés aux marins. Le chapitre 5 « rendre justice aux marins » est sur ce point éloquent. Lorsqu’un capitaine de navire marchand est capturé par les pirates, ces derniers font la différence entre les capitaines qui ont la réputation de bien traiter leur équipage et qui sont ainsi relativement épargnés et les mauvais capitaines, dont les pirates vont se venger.

Autre aspect essentiel de la piraterie : c’est une contre-société. Le libre engagement est au cœur de la démarche des pirates. On peut à tout moment quitter l’aventure pirate. Le capitaine est élu. Le quartier-maître est lui également élu. Ses attributions complètent celles du capitaine et il sert de contre-pouvoir. C’est lui qui est en première ligne lors d’un abordage. L’organisation des pirates est vraiment originale puisque « ni le capitaine, ni le quartier-maître ne représentent l’autorité la plus élevée sur le bateau pirate. Cet honneur revient au conseil commun, qui réunit régulièrement tous les hommes, du capitaine jusqu’à l’homme du beaupré5.6 » « Les décisions prises par le conseil sont sacro-saintes. Même le capitaine le plus courageux n’ose les affronter.7 »

L’histoire de la piraterie est aussi une histoire de l’éradication de la piraterie. Hors la loi, entrave au commerce, le pirate devient de plus en plus l’ennemi à éradiquer. Les États vont lancer de nombreuses expéditions contre les flibustiers. Les pendaisons se multiplient. La violence va crescendo dans les années 1720. La piraterie va peu à peu être éliminée des routes du commerce, des Bahamas au golfe de Guinée en passant par les côtes de Madagascar.

Avec ses pirates, Marcus Rediker décrit une autre organisation de la société, basée sur la liberté et l’égalité. C’est le contre-modèle honni des défenseurs de l’autorité, du commerce et de la propriété. Le titre original Villains of all nations est plus parlant. Le pirate n’est plus un voleur et un aventurier. C’est celui qui lance un défi à la société du XVIIIe siècle.

La lecture de Pirates de tous les pays, enrichi par l’éditeur d’illustrations de Thierry Guitard, est vive et stimulante. À l’abordage donc !

1 p. 25

2 p. 25

3 p. 199

4 p. 34-35

5 Mât avant du navire, incliné d’une trentaine de degrés par rapport à la quille.

6 p. 125

7 p. 127

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