Pars devant, on te rejoint…

Pars devant, on te rejoint…

« Soldat Ménard, garde à vous !

– Chef, oui, chef.

– Prêt au combat, Ménard ?

– Oui ,mon commandant.

– Tes chaussures brillent, dis-moi Ménard.

– Oui mon commandant. J’ai organisé un conseil municipal hier exprès. Tous mes adjoints m’ont ciré les pompes avec entrain. Ils sont fidèles et dévoués. Et je leur ai parlé de vous et de ma mission. Ils ont redoublé d’ardeur.

– Inspection tenue Ménard. Ajustée, rien à redire Ménard.

– Oui, mon commandant.

– Présentez armes.

– Toujours chef, c’est ma ligne directrice.

– Es-tu prêt Ménard ?

– Oui, mon commandant.

– Tu connais la guerre, Ménard ?

– J’ai lu des tas de livres dessus. Je suis à la pointe, sans me vanter. J’ai potassé les références les plus récentes.

– Tu as répété tes techniques de combat ?

– Je suis un expert chef. #çafaitmal

– N’as-tu rien oublié, Ménard ?

– Non, mon commandant.

– Et tes couilles Ménard ?

– Elles sont là mon commandant. Et j’ai tout fait pour que les Biterrois soient persuadés que j’en avais de grosses.

– Et en vrai ?

– Euh… Mais je mettrai tout mon cœur à l’ouvrage pour la mission.

– Tu sais que tant d’autres ont déjà échoué ?

– Ah que oui. J’ai renommé la rue du 18 mars 1962 rue du commandant Hélie Denoix de Saint-Marc. Je sais qu’il n’a pas réussi à garder l’Algérie française. Mais nous allons la reprendre dès demain.

– Tu sais que tu pars seul, en éclaireur ?

– Oui mon commandant, c’est un honneur !

– Tu n’as pas les chocottes Ménard ?

– Si, mais je le fais pour maman.

– Bien mon petit Ménard. Pars devant, on te rejoint ensuite…

Ou pas…

D’où vient ce retour de la guerre d’Algérie chez une frange bien réac de notre pays, en plein XXIe siècle ?

Certes, l’Algérie a du mal. Du mal à s’en sortir. Du mal à se sortir de la guerre d’Algérie même, puisque Bouteflika est président parce qu’il a fait la guerre d’indépendance et qu’en cela il est consensuel et irremplaçable. Et pourtant, il ne respire pas la santé.

D’ailleurs, il n’est pas apparu en public pendant près d’un an. Puis est revenu sur la scène publique pour…

3 mai 2016. Cérémonie en l’honneur des martyrs de la guerre d’Algérie

Ménard est un allumé, c’est un cas exceptionnel. Oui, mais sur cette tentative de refaire la guerre d’Algérie, il n’est pas seul. La façade méditerranéenne française est entièrement atteinte et pas seulement elle. Un ancien appelé du contingent d’Algérie, militant des Droits de l’Homme, a recensé les hommages à l’OAS et à l’Algérie française. Orange, Saint-Nicolas du Chardonnet à Paris, mais aussi tout un tas de communes non dirigées par l’extrême droite ont pris goût récemment à la célébration de l’OAS et de l’Algérie française, et non des moindres. À Perpignan, nous avons dans le cimetière une stèle « aux combattants tombés pour que vive l’Algérie française » en hommage aux quatre tueurs de l’OAS condamnés et fusillés. Un discours d’inauguration avait été prononcé en 2005 par Jean-Marc Pujol, adjoint au maire, devenu depuis maire de Perpignan. Pujol ne lâche pas l’affaire et propose de rebaptiser deux rues de Perpignan « Hélie Denoix de Saint-Marc » et « Pierre Sergent » en avril 2017. Nice est tout de même la cinquième commune de France par sa population. Square d’Alsace-Lorraine, une stèle célèbre « Roger Degueldre, symbole de l’Algérie française », plus généralement qualifié de « fondateur des commandos Delta de l’OAS, responsables d’une centaine d’attentats à l’explosif et de nombreux assassinats ». Certes, la plaque a été installée en 1973 mais elle est toujours là.

Il convient de refaire un peu d’histoire. L’Algérie est une colonie de peuplement, ce qui est assez exceptionnel. C’est pourquoi l’Algérie a reçu une importante population européenne venue s’établir dans la colonie française. Ces Européens sont appelés les Pieds-noirs. Ces colons dominent la société coloniale, à la fois aux niveaux politique, social et économique. La guerre d’Algérie débute en 1954. Elle oppose les indépendantistes algériens à l’armée française. L’armée française reçoit l’aide de certains Algériens, qu’on appelle les harkis. L’âpreté des combats pousse à se rendre à l’évidence : si la France perd la guerre, les Pieds-noirs devront quitter l’Algérie. La guerre tourne mal pour la France. Aussi, certains partisans de l’Algérie française tentent leur dernière chance en fondant l’Organisation armée secrète ou OAS, organisation politico-militaire clandestine créée en février 1961 pour la défense de la présence française en Algérie par tous les moyens, y compris le terrorisme à grande échelle. Le 18 mars 1962, les Accords d’Évian sont signés, mettant fin aux combats de la guerre d’Algérie et ouvrant la voie à l’indépendance de l’Algérie. Environ 800 000 Pieds-noirs quittent alors l’Algérie. Ils sont principalement installés dans les villes du sud de la France.

Dès lors, dans certaines régions, les Pieds-noirs constituent un électorat important, qu’il convient de flatter, par opportunisme politique. Opportunisme politique ? Sud de la France ? Georges Frêche : « Je ne suis pas à Nantes, où il n’y a pas l’ombre d’un rapatrié. Ici, à Montpellier c’est eux qui font les élections » et donc je chante le Chant des Africains dès qu’une élection se profile1. D’ailleurs, l’origine pied-noir permet de beaux succès électoraux. Le sus-nommé Jean-Marc Pujol est né à Mostaganem en 1949. Robert Ménard a vu le jour à Oran, en 1953.

Nous aurions donc affaire à des nostalgiques des beaux paysages ensoleillés de l’Algérie. À partir de 1954, l’Algérie est moins marquée par le charme bucolique des paysages méditerranéens que par les combats acharnés. L’Algérie pays de cocagne a donc été expérimentée par ceux qui avaient dix ans en 1954, soit par les plus de soixante-treize ans aujourd’hui. Pour les autres, il ne s’agit que de réenchantement des souvenirs familiaux. Qu’est-ce qui peut bien faire rêver nos nostalgiques de l’Algérie française, au point qu’ils veuillent remettre les choses en ordre et célébrer le bon temps où l’Algérie était française ?

Il ne s’agit pas de célébrer les anciens combattants de la guerre d’Algérie, dont une bonne partie n’avait qu’un rapport très distant avec la colonisation de l’Algérie. Ce souvenir-ci s’estompe. C’est bien les ultras, dernier quarteron OAS de partisans de l’Algérie française qui sont honorés par nos nostalgiques. Ce sont les jusqu’au-boutistes violents qui sont célébrés, ceux qui n’envisageaient pas d’autre Algérie que l’Algérie coloniale.

Réfléchissons bien. Nos nostalgiques font fi de l’inégalité et de la misère dans laquelle les Algériens vivaient. Ils ne peuvent rêver qu’au bon temps où le blanc chrétien imposait sa loi et dominait l’indigène, parce qu’il lui est supérieur moralement et intrinsèquement. Il s’agit de rétablir l’ordre, contre tout ce bazar en Algérie, contre tous ces terroristes islamistes, contre le chacun chez soi des Accords d’Évian. Le blanc est grand, beau et fort. Il est donc partout chez lui, là où il y a des inférieurs du moins. Et pour eux, il doit toujours en être ainsi, même cinquante-cinq ans après la fin de la guerre.

 

1Voir le documentaire d’Y. JEULAND, Le Président, 2010

 

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