Et soudain, apparut Victor Orban

Vu de Budapest, tout est très policé en Hongrie, rien n’est politique. Peu d’affiches, peu de policiers, tout paraît calme, étonnamment calme. Où sont les migrants dont on nous parle tant ? Où est le premier ministre Victor Orban, l’ultra nationaliste ? Où sont les partisans du Jobik, le parti d’extrême droite qui a obtenu 20 % des voix aux élections législatives de 2014 ? Rien ne transparaît. A Budapest, le passé est omniprésent, les statues de héros de l’histoire hongroise sont à tous les coins de rue. Suivons cette piste, entrons dans les musées d’histoire de la ville.
Commençons par le musée national hongrois. Les collections de l’Antiquité et du Moyen Âge le disent d’emblée : l’histoire est importante en Hongrie, la recherche s’appuie sur une tradition solide et dispose de moyens de travail. Le roman national hongrois y est mis en scène. La période 1867-1914 est un âge d’or. Du coup, elle a besoin de deux fois plus de salles, une pour les événements politiques, l’autre pour la société et ses artistes (Listz…). C’est le jeu de ce genre de musée et puis il y a des traductions en anglais pour comprendre. Le XXe siècle est présenté de façon plus originale. L’événement majeur, c’est le traité de Trianon. Oui le Trianon de Marie-Antoinette. Mais le Trianon surtout où a été signé l’un des traités de Versailles, mettant fin à la Première Guerre Mondiale. Objectivement, la Hongrie ne peut pas être rangée parmi les vainqueurs du premier conflit mondial. Du coup, les pertes territoriales ont été lourdes, environ les deux tiers de son territoire d’avant-guerre.
La salle suivante nous indique que la Hongrie n’a pas eu d’autre choix que de se ranger avec Mussolini et Hitler. Il fallait bien remettre en cause les traités de Trianon et c’était les deux seuls qui le proposaient.
Qu’en penser ? Que des mesures antisémites ont été prises en Hongrie dès 1920. Un numerus clausus est instauré pour limiter l’accès des Juifs à l’université. Accident de parcours ? Une deuxième vague de mesures antisémites est prise en 1938. Grâce aux menaces d’Hitler, la Hongrie récupère un morceau de la Tchécoslovaquie dès 1938. Un an plus tard, elle est très bien servie lors du démantèlement de ce même pays. L’homme fort du pays est alors le régent Horthy. N’obéissait-il qu’aveuglément à Hitler ? Non puisque ce dernier le débarquera en mars 1944 du fait de son manque d’engagement.
Les violences de la deuxième Guerre Mondiale sont présentées, en ne disant pas clairement dans quel camp la Hongrie se trouvait. On tombe ensuite nez à nez avec la statue de Staline. Les traductions en anglais se font de plus en plus rares, on ne comprend pas tout de la perception des années de communisme. Puis le régime communiste tombe très vite, tout comme le rideau de l’exposition, qui se conclut par un mur avec des affiches électorales de 1989-1990. Comme si le communisme était passé à côté de l’essentiel : la remise en cause des traités de Trianon. Sur l’après, l’Union Européenne, Victor Orban, rien de rien. Est-ce un oubli ? Une salle a bien été ajoutée, pour nous parler du progrès technique et du prix Nobel de littérature d’Imre Kertezs en 2002. L’histoire ne se serait donc pas arrêtée en 1989 ?

Un pays historiquement singulier cette Hongrie en effet. Retour dans les rues, où nous pouvons croiser une manifestation originale à quelques mètres de la demeure du premier ministre :

Les statues de guerriers surgis du passé fleurissent à chaque coin de rue ou sur la place des héros nationaux :

Et l’on revient au traité de Trianon au détour de la porte d’une boutique :

Et même quand ce n’est pas officiellement du traité de Trianon dont il s’agit, nous avons quand même du mal à nous dire qu’il n’est pas évoqué. Regardez bien :

Ces petits drapeaux sont disposés autour de la place du Parlement le jour de l’hommage aux victimes de la Première Guerre Mondiale. Ils sont censés faire référence à 1956 quand les manifestants ont brandi ces drapeaux, dont ils avaient découpé la partie centrale pour ôter l’étoile du régime communiste. Aucun référence à Trianon, vraiment ?

Retournons dans les musées pour en avoir le coeur net. Au tour du musée d’histoire de Budapest. Rien de bien nouveau, si ce n’est que le traité de Trianon y a toute sa place. L’histoire s’y arrête encore en 1989.

Que faire alors ? En désespoir de cause, allons à la Maison de Terreur. C’est le dernier né des musées de Budapest, bien en vue sur l’équivalent de l’avenue des Champs Elysées, l’avenue Andrassy.

La maison de la Terreur. C’est l’ancien repère des Croix fléchées, les nazis hongrois, repris ensuite par la police politique du régime communiste. Nazis=communistes. C’est simple, c’est clair. Au fait, quand commence le nazisme en Hongrie ? Le musée nous l’explique… après une vidéo d’introduction qui démarre bien évidemment par le traité de Trianon.
Musique métal, nom du musée aguicheur, nous sommes loin des vieux musées. Quelques objets, pour nous montrer que le nazisme commence le 19 mars 1944 avec l’invasion des troupes d’Hitler et la mise en place du gouvernement du parti nazi local, les Croix fléchées. Et en trois mois, ils ont commis toutes les horreurs, juste pour faire plaisir à Hitler, ils n’existaient presque pas avant et il ne s’est rien passé de 1939 à mars 1944.
Dans la Maison de la Terreur et de la subtilité, nous passons directement après dans les salles consacrées au communisme, qui a pris la suite logique des Croix fléchées. On s’approche du bouquet final. La visite commence par le deuxième étage puis il faut descendre. Nous terminerons donc à la cave, par les geôles et les salles d’exécution. Et pour s’y rendre, obligation d’emprunter l’ascenseur. Les portes se referment sur nous et l’ascenseur descend l’étage lentement, à la vitesse de l’escargot. Les lumières s’estompent et nous nous retrouvons face à la vidéo du récit du nettoyage de la salle des exécutions. Vous ne pouvez pas regarder ailleurs et l’ascenseur est lent, très lent, très très oppressant.

Et là, à la fin de la visite des geôles, il est apparu. Victor Orban ! Victor Orban a déjà été premier ministre de la Hongrie de 1998 à 2002. La vidéo in extenso du discours d’inauguration en 2002 par Orban clôture la visite. Enfin pour les Hongrois. Personne n’a pris la peine de le traduire en anglais, alors que tout le reste du musée l’est. Ce musée, c’est le bébé d’Orban. Il l’a promu, inauguré, sans doute inspiré. Nazis=communistes et tous les raccourcis sont bons, pas la peine de faire preuve de finesse surtout.
Pas convaincus ? Tout bon musée se termine dans la boutique pour faire dépenser son argent au visiteur. Quels livres y trouve-t-on? Des auteurs hongrois et trois étrangers… Tony Judt, historien de la Deuxième Guerre Mondiale, Ronald Reagan et George Bush Senior, son vice-président et successeur.

Reagan, Reagan. Il a sa statue à Budapest. Et il est plutôt bien placé :

Que fait-il ici ? C’est la place sur laquelle se trouve l’ambassade des Etats-Unis. Depuis quand y est-il ? 2011, soit sous le deuxième gouvernement Orban. Il va droit devant le grand homme. Il va entrer en collision avec ce qui est devant lui :

Dans un pays amputé et torturé en 1920 par le traité de Trianon, où la culture du héros guerrier est très présente, l’homme libéral s’avance, sans finesse intellectuelle mais mu par son bon sens et son courage pour terrasser le communisme, ce fléau qui, à la suite du nazisme, a empêché la Hongrie de réaliser son grand œuvre, redessiner les frontières de l’Europe.

 

Pour aller plus loin :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Trait%C3%A9_de_Trianon

avec une carte : http://www.atlas-historique.net/1914-1945/cartes/Hongrie1919-45.html

L’historien de référence sur la Hongrie est Miklos Molnar

Un article sur la Hongrie, laboratoire d’une nouvelle droite : http://www.monde-diplomatique.fr/2012/02/TAMAS/47418

 

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